Présidentielle 2018 au Cameroun : la page n’est pas encore tournée

Présidentielle 2018 au Cameroun : la page n’est pas encore tournée

Près de six mois après l’investiture du président Paul Biya, déclaré vainqueur à l’issue de l’élection présidentielle qui s’est tenue le 7 octobre 2018 au Cameroun, le pays vibre toujours au rythme de cet événement dont la page devrait normalement déjà être tournée.

L’élection présidentielle 2018 au Cameroun a été entachée de nombreuses irrégularités qui ont conduit à plusieurs demandes d’annulation (totale ou partielle), faites devant le Conseil Constitutionnel, lors du contentieux post-électoral. Si ces requêtes n’ont pas trouvé écho favorable auprès des magistrats, cela n’a pas pour autant découragé le candidat Maurice Kamto du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) arrivé deuxième avec 14% des suffragesselon les chiffres officiels, de continuer à revendiquer sa victoire et à appeler le peuple à la résistance contre ce qu’il qualifie de « hold-up électoral ».

Les « marches blanches »

Après la proclamation des résultats officiels qui, il faut le dire,étaient truffés d’incohérences, le candidat Maurice Kamto a lancé un plan de résistance nationale dont le but était de revendiquer sa victoire lors du scrutin qui venait de s’achever. Des marches ont été planifiées dans plusieurs villes pour protester contre la victoire du candidat Paul Biya, considéré par les membres et sympathisants du MRC comme étant unprésident illégitime.

Systématiquement interdites par les autorités, les marches programmées ont été empêchées par un fort déploiement d’hommes en tenue et ponctuées par des arrestations des manifestants, de passants et même de journalistes venus simplement couvrir les événements. C’était le cas le 27octobre 2018 à Douala lors d’une marche pacifique organiséepar le MRC pour dénoncer la mascarade qui s’est déroulée pendant les audiences du contentieux et revendiquer la victoire du parti politique arrivé officiellement deuxième.

Le 26 janvier 2019, une série de manifestations baptisées « les marches blanches » sont programmées par le MRC etinterdites par les autorités. Les marches se tiennent quand même, et ce dans plusieurs villes du Cameroun et même de l’étranger. Malgré le caractère pacifique de ces manifestations, la réaction de l’armée est d’une violence inattendue : des manifestants gazés au lacrymogène, plusieurs blessés par balle dont l’avocate Michèle Ndoki (qui avait déjà été arrêtée lors de la marche du 27 octobre 2018, puis relâchée).

Deux jours après ces événements, soit le 28 janvier, plusieurs personnes ont été arrêtées dont le leader du parti lui-même et certains de ses alliés, de façon totalement illégale (sur la base d’un mandat de perquisition), déportés à Yaoundé et placés endétention. De lourdes charges sont retenues contre eux parmi lesquelles hostilité à la patrie, incitation à l’insurrection etc., passibles de la peine de mort.

Déferlement médiatique

L’arrestation de Maurice Kamto et de ses lieutenants et alliés n’a pourtant pas mis fin aux revendications. Bien au contraire, l’affaire a pris une autre tournure : les réseaux sociaux ont pris le relai, et la presse leur a emboîté le pas. Désormais, il ne se passe pas un jour sans que des centaines ne publications ne soient faites sur l’arrestation des membres du MRC, leurs conditions de détention, etc.

Les comparutions des détenus devant les juges ou au tribunal contribuent également à maintenir les esprits en éveil, et les lenteurs dans les procédures, les multiples renvois et même la légalité de l’arrestation de ces personnes continuent à alimenter les débats autant sur les médias sociaux que sur les médias traditionnels.

Bataille judiciaire et internationalisation de l’affaire

Ce qui ressemblait au début à une banale affaire prend des proportions inattendues : au niveau des tribunaux, certaines personnes arrêtées dans le cadre de ces manifestations sontrelâchées, tandis que d’autres (dont certaines n’avaient rien à voir avec la manifestation) sont condamnées à des peinesvariant entre 6 et 12 mois de prison.

Entre temps, alors que les demandes de liberté provisoire déposées par Maurice Kamto et ses alliés sont rejetées et que leurs comparutions devant les tribunaux se multiplient, un collège d’avocats et d’éminents juristes européens et américains se constitue, et entreprend de porter l’affaire au niveau des instances internationales.

Les avocats du MRC, de leur côté, passent à l’offensive. Ce 18 avril, une plainte contre le ministre camerounais de la communication et porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi a été déposée au tribunal de grande instance de Paris. Le ministre est accusé de diffamation. En effet, dans une interview réalisée par RFI, le ministre a attribué au MRC le saccage des ambassades du Cameroun à Paris et à Berlin qui ont eu lieu le 26 janvier 2019, jour des marches blanches organisées par le parti. Pourtant aucune enquête n’a encore été faite sur ces événements, et d’ailleurs aucune plainte n’a été déposée à cet effet.

Les États-Unis et l’Europe s’en mêlent

En tournée africaine en mars 2019, le sous-secrétaire américain aux affaires africaines, Tibor P. Nagy a rencontré les autorités camerounaises. Au menu des discussions figuraient l’arrestation et la détention de Maurice Kamto et de ses alliés, ainsi que la situation dans les régions anglophones qui ne s’améliore pas.

Bien avant son arrivée au Cameroun, le sous-secrétaire américain avait déjà clairement donné sa position sur le sujet : pour lui, tout donnait l’impression qu’il s’agissait d’un procès politique, et il serait judicieux de libérer M. Kamto et tous ceux arrêtés dans le cadre des marches blanches.

Le dernier épisode de cette série a eu lieu il y a quelques jours, quand une motion du parlement européen demandant la libération immédiate de Maurice Kamto et ses alliés, et émettant des réserves sur la fiabilité des résultats de l’élection du 7 octobre a été votée.

La page de l’élection présidentielle du 7 octobre 2018 au Cameroun n’est pas encore tournée, et tout porte à croire que le sujet restera d’actualité pendant longtemps encore.

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Jimmy Kainja

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