Pourquoi un « ordre de rester chez soi » pourrait ne pas être pratique pour Djibouti

Pourquoi un « ordre de rester chez soi » pourrait ne pas être pratique pour Djibouti

Par Kadar Abdi Ibrahim

La République de Djibouti n’a pas été dotée d’infrastructures sanitaires à même de répondre aux besoins de la population. C’est dans cette situation de faillite que les premiers cas positifs au Coronavirus ont été annoncés non sans quelques ratés : avec du retard à l’allumage et surtout dans la cacophonie. Entre un ministère de la santé dans le déni de la réalité, un président se gargarisant avec des mots assez vagues et nous expliquant être prêt, le choc, pour le moins, a été frontal pour les Djiboutiens. A ce jour, 19 cas positifs ont été déclarés. Pour combien de non dépistés et se baladant dans les rues ?

A n’en pas douter que ce virus entre dans le concept appelé « fait social total » développé par l’anthropologue français Marcel Mauss lorsqu’il déclarait « des phénomènes mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions ». Justement, ce covid-19 fait, donc, office de révélateur et montre, pour ainsi dire, une vue en coupe de la société tout entière. Il nous offre dans cette catastrophe planétaire un rappel à l’ordre de la réalité. Voici que toutes nos habitudes quotidiennes viennent d’être chamboulées sans qu’on en prenne garde. Confinement total. Ainsi soit-il.

Pour deux semaines et jusqu’au 9 avril 2020, la République est et sera à l’arrêt. « Restez chez vous » est le mantra le plus répandu. On l’a compris : la réponse du gouvernement djiboutien est l’assignation à domicile. Réponse actée ! Néanmoins, le régime devra y répondre, d’une manière assez prompte et concrète, aux conséquences bouleversantes de cette stratégie. Il y aura des fractures tant sociales, économiques, géographiques et sanitaires. Parce que cette mesure inédite exige une réponse exceptionnelle avec un « savoir-faire » éprouvé en la matière et une réorganisation de la vie. La Chine y est arrivée. Parce qu’elle s’y était préparée. Le gouvernement Djiboutien non ! Pourtant l’adage est clair « Si tu veux la paix, prépare la guerre»

L’épidémiologiste Pr. Philippe Sansonetti, lors de sa conférence tenue le 16 mars 2020 au collège de France, intitulée « Covid-19 ou la chronique d’une émergence annoncée », déclare devant un parterre de scientifiques que « le confinement limite en deux (2) mois le taux de population infectée sous le pic de 10%. La pandémie se résorbe totalement au septième (7ème) mois ». Partout, l’expérience des autres pays ayant pris l’assignation stricte comme stratégie en témoigne. Qu’on se le dise dès maintenant et soyons avant-gardiste pour s’y préparer : nous sommes partis pour plus de deux semaines de confinement. Même plus d’un mois eu égard aux pays comme l’Italie, la Chine et la France. Cela va se révéler cauchemardesque pour nous tous. Hélas, la difficulté ne tient pas à la seule dangerosité du virus. Elle résulte notamment d’une cruelle inconscience gouvernementale et d’une pénurie de moyens sanitaires et logistiques.

Nous sommes dans une situation inextricable renforcée par les errances d’un régime qui semble naviguer à vue. Soyons réalistes : ce confinement, même s’il reste l’une des meilleures réponses pour freiner le Covid-19, montre la grande fragilité de notre système gouvernemental. La panique commence à gagner la population. Les premières échauffourées entre la population et la police ont eu lieu ce samedi matin 28 mars 2020 à la place Hayabley dans la banlieue de Balbala. Parce qu’ils ont faim ! Il faut que ce régime comprenne que peu, très peu, de familles djiboutiennes n’ont réellement pas le privilège de rester confiner chez eux avec un frigo plein comme ça l’est, peut-être, à Haramous[1]. Imposer des sacrifices à toute une Nation exige en retour de lui ouvrir des perspectives d’espoirs. Cela nécessite de l’organisation, de l’anticipation et une mobilisation générale qui aille plus loin que les réunions de technocrates.

En Chine, en Turquie et partout ailleurs, des chaines de solidarités ont été mises en place pour acheminer les denrées alimentaires. Ici, rien n’a été fait depuis le mardi 24 mars 2020 si ce n’est un déploiement de la police pour faire respecter l’assignation stricte. Qu’on ne soit pas, alors, étonné d’être assailli par une meute de gens ayant faim. Le gouvernement pourra s’en mordre les doigts !

Le Lundi 16 mars 2020, E. Macron n’a cessé de marteler dans son discours à la télévision que « …chacun devrait désormais rester chez soi, l’Etat paiera… ». Mais qui paiera pour le pauvre boucher Djiboutien qui n’a d’autres revenus que ceux gagnés à la sueur de son front ? Qui paiera pour la maman LOXOOXLEY[2], qui, pour nourrir ses progénitures n’a que pour seule activité la vente du couscous national au coin de la rue ? Qui paiera pour l’ouvrier qui ne peut plus aller au chantier ? Dans un contexte de confinement strict, des milliers de familles Djiboutiennes se retrouveront sans aucun revenu. Qui les paiera ? Devant une crise d’une telle ampleur, la formidable puissance publique ou plus précisément l’utilité d’un Etat solide soucieux de sa population et mobilisé apparaît au grand jour. Le confinement strict sans contrepartie et sans compensation va plomber l’économie déjà fortement tributaire du secteur informel.

La seule leçon que nous tirons du Covid-19, c’est une remise en cause totale et vertigineuse de la société qui va devoir, et en toute urgence, se repenser sur d’autres bases. Face à cette pandémie nous devons faire bloc.

[1] Haramous est un quartier chic de la capitale de djibouti où habite le président de la république, toute sa famille et pratiquement tous les membres du gouvernement ainsi que tous ceux qui gravitent autour du pouvoir.

[2]  Nom dérivé de la langue somali désignant la vendeuse de galettes djiboutiennes dans les quartiers populaires

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