Non, les réseaux sociaux ne raviveront pas les langues africaines

Non, les réseaux sociaux ne raviveront pas les langues africaines

Le Ghana a accueilli en décembre dernier la première édition africaine de Re:Publica, rencontre internationale autour du digital. Au cours de la discussion animée par des membres d’Africa Blogging autour des limites de la technologie dans l’utilisation des langues en Afrique, de nombreuses questions ont été posées, notamment celle du rôle d’internet en général et des réseaux sociaux en particulier dans la promotion des langues africaines. Il était question de savoir si grâce aux réseaux sociaux les langues africaines seraient plus/mieux parlées parmi les jeunes africains.

Les réseaux sociaux permettent à de plus en plus de jeunes à travers le continent de partager leurs opinions sur des sujets divers et parfois sensibles tels que les questions politiques. Bien qu’elle ne soit pas toujours gérée de la meilleure manière par les pouvoirs publics et les internautes, la démocratisation de la prise de parole est réelle. Parfois, pour mieux se faire comprendre, certaines personnes utilisent les langues locales dans lesquelles les contenus sous-jacents des propos sont parfois mieux partagés. Cette pratique permet aux jeunes de standardiser l’écriture de leurs langues locales car, comme on le dit en linguistique, l’usage fait la norme. Des règles tacites se créent, et les usagers de la langue se familiarisent et familiarisent les autres avec sa version écrite à l’aide des caractères de l’alphabet latin.

Malgré cette avancée, la réponse à la question de départ qui était celle de savoir si les langues locales seraient plus/mieux parlées parmi les jeunes à travers l’Afrique est non.

Au Sénégal par exemple, les jeunes sénégalais s’expriment très souvent en Wolof, langue la plus parlée à travers le pays. En cette période électorale, les débats sont aussi nombreux que houleux. Bien que très animées, ces discussions ne traversent pas les frontières du Sénégal. Personne d’autre que les Sénégalais n’ont la possibilité de participer au débat, de comprendre ce dont on parle et de donner leur avis, ce qui crée parfois des frustrations parmi les internautes. Il est possible de le remarquer à travers ce tweet de la Camerounaise Paola Audrey, un parmi tant d’autres :

 

Code to embed the tweeet :  <blockquote class= »twitter-tweet »><p lang= »fr » dir= »ltr »>Hey la Team Sénégal ! Dîtes, ya un site ou une page Facebook ou autre pour suivre la présidentielle chez vous (en français svp, mon wolof est inexistant) ? De préférence un truc qui détaille les différents tenants et aboutissants, le profil des candidats etc, merci. <br><br>cc <a href= »https://twitter.com/absatou?ref_src=twsrc%5Etfw »>@absatou</a></p>&mdash; Puff Mammy. (@PaolaAudrey) <a href= »https://twitter.com/PaolaAudrey/status/1088072376636579840?ref_src=twsrc%5Etfw »>January 23, 2019</a></blockquote> <script async src= »https://platform.twitter.com/widgets.js » charset= »utf-8″></script>

 

Link to the tweet : https://twitter.com/PaolaAudrey/status/1088072376636579840

 

Les Sénégalais utilisent le Wolof pour s’exprimer sur les réseaux sociaux, mais ne partagent pas leur savoir de la langue avec les autres jeunes africains présents sur les plateformes d’échange. Outre ce fait, très peu de personnes prendront l’initiative d’apprendre le Wolof pour pouvoir discuter avec les jeunes Sénégalais alors que les réponses reçues de ces mêmes jeunes sont en français ou en anglais lorsqu’ils sont interpellés en une langue autre que le Wolof ou lorsqu’ils participent à des débats avec des ressortissants d’autres pays.

La réalité est la même pour ce qui est des pays d’Afrique australe, des pays qui ont de nombreuses langues locales mais dont quelques unes sont nettement plus parlées que d’autres sur le territoire national. Les discussions restent polarisées, et ceux qui s’intéressent aux sujets débattus soit demandent une traduction, soit se réfèrent aux médias qui pullulent sur les réseaux sociaux, une option nettement plus simple.

Les réseaux sociaux ne sauveront pas les langues africaines de leur situation. Aussi vaste que soit internet et aussi nombreuses que soient les possibilités qu’il offre, il ne peut faire des langues de chez nous des langues plus populaires, parlées à travers les pays. Digitaliser le problème ne le résout pas. Au contraire, il l’amplifie. Le Wolof parlé au Sénégal par des Sénégalais ne pose problème à personne, ce qui n’est pas le cas d’une discussion sur notre fil d’actualité dont on ne comprend pas un seul mot. Le premier réflexe ne serait pas de prendre un dictionnaire. Le premier réflexe serait de se désabonner pour laisser place à un contenu qui nous est nettement plus familier.

Qu’il s’agisse d’internet ou d’ailleurs, en Afrique centrale et de l’Ouest, le français et l’anglais restent des langues fédératrices, qui nous donnent accès les uns aux autres à travers ces deux régions, mais aussi au-delà.  Très souvent appelées « langues de colons », il n’en demeure pas moins que ces langues restent nos premières langues de communication parce qu’elles nous sont enseignées, mais aussi parce qu’elles sont parmi les seules à nous donner accès à un savoir universel.

Durant la discussion à Accra, une jeune dame s’est insurgée du fait que les langues de colons aient été qualifiées de fédératrices en Afrique. Au cours de son intervention, elle a déclaré que les langues locales gardent leur importance et ne doivent pas être oubliées. Aussi importantes qu’elles soient, elles seront effectivement oubliées, et les réseaux sociaux n’y pourront rien.

Les langues Africaines sont des langues figées qui n’ont pour seul ajout que des mots dans des langues de colons pour nommer des concepts qui n’existent pas dans nos langues. Nous ne traduisons pas, nous adoptons, ce qui nous amène à avoir des discussions en langue « hybride », un mélange de langue locale et de français ou d’anglais. Nous ne conceptualisons pas le savoir dans nos langues. Nous ne nous approprions pas des concepts scientifiques existant à grande échelle, et nous ne créons pas de savoir en nos langues. Elles se font littéralement écraser par des langues bien plus dynamiques.

Un premier pas est fait, des plateformes telles que Google et Facebook proposent des interfaces dans des langues « de chez nous ». Malgré cette avancée, nous utilisons des claviers latins qui nous poussent à adapter certains sons, et donc à altérer nos langues. Par ailleurs, le problème reste le même. Quelle quantité de contenu est accessible en ces langues ? Pour quel public ? Pourquoi irai-je lire en Swahili ce que je peux lire en français et en anglais ?

Le problème de la promotion des langues africaines ne sera résolu ni par internet, ni par les réseaux sociaux. Ce dont nous avons besoin c’est d’un contenu incontournable en nos langues dans toute leur pureté sonore. Nous devons créer de la valeur en nos langues afin que leur maitrise devienne un besoin, plutôt qu’un héritage familial ou social dans un cercle fermé. Nos langues sont effectivement en train de mourir, et les digitaliser le problème n’y changera absolument rien.

Auteurs principaux

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Shawn Mubiru

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