NOIR, ROUGE ET VERT : L’histoire du drapeau kényan

NOIR, ROUGE ET VERT : L’histoire du drapeau kényan

Il y a cinquante-six ans, le 26 juillet 1963, le drapeau national du Kenya, qui s’apprêtait à accéder à l’indépendance, était dévoilé. L’étendard était parfaitement représentatif du pays qui l’avait créé : concocté par une élite, mais empreint de prétentions à l’unité et faisant artificiellement cause commune avec les gens du peuple.

En ces jours grisants, alors que le Kenya se préparait à faire lafête, on pouvait pardonner d’ignorer les tensions qui menaçaient. Le pays était en transition et les deux années précédentes avaient été marquées par une crise politique, des acrobaties politiques et même des menaces de guerre et de sécession. Comme le décrivait en 1964 par Clyde Sanger, journaliste pour le Guardian, et John Nottingham, ancien fonctionnaire de l’administration coloniale kenyane, « Au cours de cette période, le Kenya connut six semaines au cours desquelles aucun [des deux principaux partis politiques, le Kenya African National Union et le Kenya African Democratic Union] n’avait formé un gouvernement et [le gouverneur Patrick Renison] annonça aux visiteurs qu’il était préparé à gouverner par décret ; 10 mois au cours desquels le KADU, avec le soutien du New Kenya Party de Michael Blundell et du Kenya Indian Congress d’Arvind Jamidar, mit en place un gouvernement minoritaire soutenu par plus d’une douzaine de membres nommés ; et une année au cours de laquelle le KANU et le KADU s’associèrent tant bien que mal dans une coalition aussi riche en frustrations qu’en intrigues. La politique d’édification de la nation ne pouvait même pas débuter avant que le KANU ne se batte et ne remporte des élections démocratiques simples ».

Aujourd’hui, l’histoire compliquée de la lutte pour l’indépendance du Kenya a été largement balayée sous le symbolisme du drapeau, mais les contradictions et les différends qui l’ont provoquée, jamais complètement résolus, continuent de hanter la nation. L’histoire du drapeau lui-même est une illustration de ces problèmes.

Historiquement, les drapeaux étaient associés aux conflits. « Le linge primitif plongé dans le sang d’un ennemi vaincu et soulevé haut sur un bâton – ce cri de victoire et de domination qui n’est pas un mot – est un motif répété des millions de fois dans l’existence humaine », écrit Whitney Smith dans son livre Les Drapeaux à travers les âges et dans le monde entier. Les drapeaux modernes sont issus des étendards portés sur le champ de bataille par les anciennes armées et « avaient presque certainement été inventés par les anciens peuples du sous-continent indien ou de ce qui est maintenant la Chine », selon l’Encyclopedia Britannica.

Au combat, les drapeaux jouaient un rôle à la fois symboliques et pratiques. Ils servaient de points de rassemblement mobiles aux soldats engagés au combat, pouvaient être utilisés pour annoncer la victoire ou même, lorsqu’ils étaient d’un blanc éclatant, une trêve ou une capitulation. Dans les temps qui précédaient les communications radio, ils permettaient également de communiquer sur de grandes distances, en particulier par les marins. À l’ère moderne, leur une portée symbolique est toujours puissante. « Montrez-moi un peuple ou une nation sans drapeau, et je vous montrerai un peuple sans aucune fierté », aurait déclaré Marcus Garvey en 1921.

Sur le continent africain, presque tous les drapeaux nationaux actuels ont été créés dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et dans la période précédant l’effondrement du colonialisme. Beaucoup portent encore la marque de ce passé colonial. Selon l’Encyclopedia Britannica, les drapeaux de pays qui partagent un passé colonial commun « ont de forts airs de famille ». L’encyclopédie distingue deux catégories principales : les drapeaux des anciennes colonies françaises, qui « tendent à avoir des bandes tricolores verticales et sont généralement vert-jaune-rouge » et les drapeaux des colonies anglophones qui « ont des bandes tricolores horizontales et incluent souvent du vert, du bleu, du noir et du blanc ».

Le drapeau du Kenya véhicule également cette histoire. Il tire directement son origine de la Kenya African Union, fondée en 1942 sous le nom de Kenya African Study Union, présidée par Harry Thuku. Le drapeau du KAU (le mot « Study » a été supprimé en 1946) a adopté les couleurs panafricaines désignées par l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire de Garvey et la Ligue des communautés africaines 25 ans plus tôt – rouge, noir et vert, qui représentaient respectivement le sang qui unit tous les peuples d’ascendance africaine noire et qui a été versé pour la libération, la race des peuples noirs en tant que nation, et la richesse naturelle de l’Afrique. (Il convient toutefois de noter que certains ont suggéré que, lorsque Garvey avait proposé ces couleurs, il avait voulu que les deux dernières reflètent sa sympathie pour les « Rouges du monde » ainsi que pour la lutte irlandaise pour la liberté.)

Cependant, quand le drapeau a été introduit pour la première fois le 3 septembre 1951, selon l’Encyclopedia Britannica, le drapeau du KAU n’était que noir et rouge et orné en son centre d’un bouclier et d’une flèche. L’année suivante, l’arrière-plan fut modifié en trois bandes horizontales égales aux couleurs noir, rouge et vert, avec un emblème central blanc constitué d’un bouclier, d’une lance et d’une flèche croisées, ainsi que les initiales « KAU ». À l’époque, le noir représentait la population autochtone, le rouge le sang commun de toute l’humanité et le vert symbolisait la terre fertile du pays, tandis que le bouclier et les armes rappelaient que la lutte organisée était la base du futur gouvernement autonome.

Jomo Kenyatta succéda à James Gichuru à la présidence du KAU en 1947. Cinq ans plus tard, comme l’explique Karari wa Njama, ancien combattant Mau Mau et ancien élève de l’Alliance High School, dans le livre Mau Mau from Within, l’explication de Kenyatta sur la signification du drapeau duKAU avait changé. « Ce qu’il a dit doit signifier que nos terres fertiles (vert) ne peuvent être récupérées que par le sang (rouge) de l’Africain (noir). Et voilà ! Le noir était séparé du vert par le rouge : l‘Africain ne pouvait accéder à sa terre que par le sang ».

Kenyatta s’exprimait à Nyeri alors que le soulèvement des Mau Mau prenait de l’ampleur. Bien que présenté comme une réunion du KAU, Karari déclara que « la plupart des organisateurs de la réunion étaient des dirigeants Mau Mau et la plupart des personnes présentes dans la foule étaient Mau Mau ».

Pourtant, Kenyatta lui-même n’avait pas grand chose à voir avec les Mau Mau. Au contraire, il a toujours nié toute implication avec eux et aurait même dissocié le même jour leKAU du soulèvement et désavoué le recours à la violence. “Celui qui nous appelle Mau Mau ne dit pas la vérité. Nous ne connaissons pas ces Mau Mau… Le KAU n’est pas une union qui combat avec les poings et les armes. Si certains d’entre vous ici pensent qu’il faut recourir à la force, je ne suis pas d’accord avec vous : souvenez-vous du vieil adage qui dit que celui qui est frappé d’un rungu revient, mais que celui qui se fait justice ne revient jamais. Je ne veux pas que les gens nous accusent faussement en affirmant que nous volons et que nous sommes Mau Mau ».

Cependant, le souvenir de Karari est important étant donné que l’on affirmera plus tard que le rouge figurant sur le drapeau reflétait « le sang versé dans la lutte pour l’indépendance ».

En 1956, la révolte des Mau Mau avait été brutalement réprimée et les restrictions pensant sur l’organisation politique progressivement levées. En 1960, l’état d’urgence de huit ans fut levé et l’interdiction des partis politiques africains à l’échelle de la colonie assouplie. Le KANU fut fondé le 14 mai de cette année et, comme l’écrit Charles Hornsby dans son livre Kenya:  A History Since Independence, « son nom, son drapeau noir, rouge et vert ainsi que ses symboles ont été choisis pour succéder directement à ceux du KAU ». À un moment donné, le coq et la hache de guerre ont été présentés comme des symboles du parti. Un mois plus tard, le 25 juin, le KADU était formé. John Kamau, corédacteur du Daily Nationécrivait que « les dessins des drapeaux du Kanu et du Kaduétaient similaires. Les deux comportaient trois bandes horizontales et deux couleurs similaires, le noir et le vert. La différence ne résidait que dans la troisième couleur, rouge pour le Kanu et blanc pour le Kadu”.

Le KANU était dominé par les grandes communautés agricoles – les Kikuyu et les Luo – tandis que le KADU représentait des communautés plus petites, principalement pastorales, qui craignaient la domination. Le KANU remporta les élections de 1961 mais refusa de former un gouvernement avant que Kenyatta, détenu en 1952, ne soit relâché. Le KADU, après avoir obtenu certaines concessions des Britanniques, notamment la construction d’une maison à Gatundu pour Kenyatta et le transfert de celui-ci dans sa nouvelle habitation, constitua un gouvernement minoritaire dont le chef, Ronald Ngala, assumait les fonctions de responsable des activités gouvernementales, puis de ministre en chef.

Ce n’est qu’en septembre, après cinq mois au pouvoir, que leKADU commença nourrir une situation qui en viendrait à définir le conflit entre les deux parties. Le KADU décida d’adopter le Majimbo, ou régionalisme, en opposition à la préférence du KANU pour un État post-indépendance fortement centralisé. Le KADU était incité par l’establishment colonial blanc à adopter cette position.

Comme l’ont expliqué Sanger et Nottingham :

« Les origines de Majimbo remontent encore plus loin, au Federal Independence Party créé en 1954 par des agriculteurs blancs, qui avaient compris que le contrôle politique passerait un jour à des mains africaines et qui souhaitaient isoler les « Highlands blancs » d’un gouvernement central africain et conserver la grande richesse des hauts plateaux pour ceux qu’ils considéraient leurs les seuls responsables de leur développement.
« En effet, le régionalisme remonte beaucoup plus loinque cela.  Elspeth Huxley rappelle que le F.I.P. ne proposait que de « développer l’idée d’îlôt blanc »… de déterminer un petit territoire, de la taille du Pays de Galles, comprenant les régions actuelles des hauts plateaux. Dans cet espace, ils exerceraient leur autonomie gouvernementale ; il en irait de même pour les Africains habitant dans les autres régions ; et le Kenya deviendrait une fédération de trois ou quatre États de taille relativement réduite,  et les colons ne jouiraient du contrôle politique que dans un seul d’entre eux. C’est là qu’ils se retrancheraient ».

Il est intéressant de noter que la décentralisation, qui est enracinée dans les débats sur le Majimbo, est devenue un pilier de la constitution de 2010. Beaucoup de Kenyans ne réalisent pas à quel point les débats politiques actuels reflètent des propositions beaucoup plus anciennes et pas toujours innocentes.

Le KANU, en opposition, s’opposait fermement au Majimbo, qu’elle considérait un enracinement du tribalisme. Et lors de la deuxième Conférence constitutionnelle de Lancaster House, qui s’est tenue de février à avril 1962, les deux parties semblaient, du moins sur le plan de la rhétorique, fermement ancrés dans leurs positions.

Mais c’était surtout de la poudre aux yeux. Comme l’écrivait le professeur Robert Manners à l’époque, « les parties en conflit sont moins divisées par des problèmes, des programmes et même des concepts de structure politique qu’elles ne le sont par des ambitions personnelles concurrentielles ». Il ajoutait qu’il avait parlé à plusieurs membres du camp KADU, dont deux conseillers principaux, qui lui avaient dit qu’ils ne craignaient pas vraiment la domination du KANU, mais qu’ils exagéraient cyniquement les peurs à des fins personnelles. « En résumé, il est quasiment certain que les dirigeants du KADU ne partagent pas les peurs « tribales » qu’ils ont contribué à susciter chez leurs partisans. Ils ont usé de peurs ancestrales et en ont provoqué de nouvelles, dans l’intention visiblement calculée de prolonger dans une certaine mesure et pendant un certain temps la position de pouvoir effarante dont ils avaient bénéficié lorsque le KANU avait refusé de former un gouvernement en avril 1961 ». Cela vous rappelle quelque chose ?

Quoi qu’il en soit, la conférence a débouché sur un gouvernement de coalition dirigé par Ngala, ministre d’État aux Affaires constitutionnelles, chargée de l’administration, et Kenyatta, qui avait depuis été libéré et qui était désormais ministre d’Etat aux Affaires constitutionnelles, chargé de la planification et du développement économiques. Chacun se déclarait victorieux.

Ce gouvernement « nusu mkate » était une affaire caractérisée par de fortes dissensions, dont le numéro deux de Kenyatta au KANU avait été exclu sur insistance du Colonial Office. Dans son livre Not Yet Uhuru , Oginga Odinga a émis l’hypothèse que « le gouverneur Renison avait persuadé le Colonial Office que mes visites dans des pays socialistes me rendaient inapte à occuper un poste au Bureau du Cabinet ». Il était également au courant de « discussions tenues en coulisses à Londres au cours desquelles des hommes du Kanu avaient laissé entendre que je serais considéré inacceptable non seulement pour le Kadu, mais même pour certains groupes du Kanu ».

Néanmoins, la coalition resta en place jusqu’aux élections de 1963, que le KANU remporta de nouveau ; cette fois, le parti forma un gouvernement, et nomma Kenyatta au poste de Premier ministre. En juin, le Kenya parvint à l’autonomie gouvernementale et les arrangements en vue de l’indépendance commencèrent à se préciser sérieusement. Parmi les questions à résoudre figurait la question de l’union politique avec l’Ouganda et la Tanzanie voisins. Jusqu’en juillet, l’idée d’une fédération d’Afrique de l’Est était toujours prise au sérieux.

Un mois plus tôt, le 5 juillet, Kenyatta et ses homologues ougandais et tanganyikais, Milton Obote et Julius Nyerere, avaient publié la Declaration of Federation, dans laquelle ils s’engageaient à établir une fédération politique d’ici la fin de l’année. C’était là une autre idée de longue date, mise au point par les colons blancs blancs qui, dès les années 1920, étaient prêts à établir une capitale fédérale à Nairobi afin de réduirel’influence de Londres dans la région.

La région était déjà liée par un réseau de plus de 40 institutions africaines différentes couvrant des domaines tels que la recherche, les services sociaux, l’éducation/la formation et la défense. Comme Nyerere l’avait fait observer en mars, « une fédération composée au moins du Kenya, de l’Ouganda et du Tanganyika devrait être relativement facile à mettre en place. Nous disposons déjà d’un marché commun et gérons de nombreux services par le biais de la Common Services Organisation… C’est le noyau à partir duquel une fédération se développe naturellement ».

Lorsque la question fut débattue le 15 juillet à la Chambre des Lords du Royaume-Uni, Francis Twining mit en garde contre les difficultés d’une fédération, dans la mesure où celle-ci impliquaient la perte de souveraineté « à laquelle ces nouveaux pays accordaient une grande valeur… plus qu’à toute autre chose. Ils veillent jalousement à leurs symboles de statut, tels que les drapeaux et les hymnes nationaux ».

Et, comme l’admettra lui-même Nyerere Trente-quatre ans plus tard, les drapeaux et autres symboles nationaux, plutôt que les outils destinés à mobiliser l’unité, étaient devenus des outils d’auto-glorification et faisaient en fait obstacle à cette unité. « Une fois que vous multipliez les hymnes nationaux, les drapeaux et les passeports nationaux, les sièges aux Nations Unies et les personnes qui ont droit à une salve de 21 coups de canon, sans parler du grand nombre de ministres, Premiers ministres et émissaires, vous vousretrouvez avec toute une armée de gens puissants avec des intérêts dans le maintien de la balkanisation de l’Afrique ». Sur l’ensemble du continent, les tentatives de fédération politique ont rapidement été avortées.

« Il n’est pas anodin que nos voisins, le Tanganyika et l’Ouganda, aient jugé bon d’utiliser simplement le drapeau du parti au pouvoir comme base du drapeau national ».

déchira le drapeau accroché à la voiture d’un ministre du parlement afin de symboliser la perte de l’autorité morale à gouverner du gouvernement et qui, plus récemment, fut accusé d’avoir arboré le drapeau sur sa propre voiture, et aux nombreux Kenyans qui le brandissaient lors de rassemblements publics et d’événements sportifs (il fit même une apparition remarquée à la Coupe du monde) ; il semblerait que, comme Kenyatta l’avait craint 55 ans plus tôt, que n’importe qui pouvait maintenant le brandir. Il doit se retourner dans sa tombe. Ce qui est une bonne chose.

 

Patrick Gathara
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