Le Dollar des Etats-Unis est un véritable dieu au Zimbabwe

Le Dollar des Etats-Unis est un véritable dieu au Zimbabwe

Le gouvernement zimbabwéen a récemment fait l’impensable, du moins selon les grands médias sociaux, certaines organisations de la société civile, les syndicats et les citadins influents.  Il a réintroduit une monnaie locale pour toutes les opérations financières domestiques de manière arbitraire et abrute.  Du moins dans la loi.

Comme on pouvait s’y attendre, on a pu assister à une explosion de colère immédiate sur les réseaux sociaux, en conférences de presse, dans des déclarations et, j’en suis quasiment certain, dans un avenir proche, dans des formes de manifestations physiques anticipées ou déjà annoncées à titre provisoire.

Toutes ces manifestations peuvent aisément être attribuées au manque de confiance général eu égard à la politique monétaire menée par le gouvernement et, aussi étrange que cela puisse paraître, au manque de confiance à l’égard de toute forme de monnaie nationale.  L’origine de ce phénomène est l’inflation massive qui a coïncidé avec la crise financière mondiale de 2007/2008 et qui a subsisté au Zimbabwe au moins jusqu’à l’introduction d’un système utilisant plusieurs monnaies, juste avant la formation d’un gouvernement d’unité en 2009.  Dans ce système, nous pouvions utiliser relativement librement le dollar des Etats-Unis (USD), le rand sud-africain et un ensemble de devises qui n’étaient pas aussi aisément disponibles.

Celui-ci a permis de stabiliser l’inflation, bien qu’à un coût élevé pour notre capacité à conserver la valeur globale de l’USD, parallèlement aux développements dans les marchés financiers mondiaux.

Je n’ai pas connaissance d’ouvrages d’économie écrits sur ce système monétaire utilisant plusieurs devises ; en 2015, il était devenu quasiment impossible de se reposer sur ces multiples devises (nous avions commencé à les acheter auprès de leurs banques centrales respectives).  Le gouvernement a donc introduit le « bond coin » afin de faire face aux difficultés associées aux opérations réalisées par les distributeurs.  Cette monnaie a été fixée à 1/1 par rapport à l’USD, qui est une devise populaire.  Le gouvernement d’alors est allé encore plus loin et a décidé d’introduire des « bond notes » quasiment un an plus tard, et des soupçons qu’il s’apprêtait à réintroduire une monnaie à part entière furent soulevés.  Le « bond note », comme son prédécesseur le « coin », était évaluée à la même valeur que l’USD.  Les suspicions abondaient mais les deux formes de monnaie étaient largement répandues, notamment chez les Zimbabwéens les plus pauvres qui ne disposaient pas d’un accès régulier à l’USD.

Entre ces ambiguïtés sur les devises et les suspicions à l‘égard du gouvernement, un « coup d’Etat qui n’en était pas un » s’est produit en 2017, et des élections contestées mais légitimées se sont tenues en 2018. Après la résolution de la forte contestation des résultats des élections présidentielles, au début de l’année 2019, le gouvernement a introduit une troisième version de monnaie nationale, le système de règlement brut en temps réel (RTGS). Cela signifiait pour l’essentiel que nous disposions d’une monnaie de substitution, qui avec le temps préparerait le terrain à l’introduction d’une monnaie plus officielle en fonction de notre capacité à répondre aux « exigences fiscales » du capital financiarisé mondial (c.à.d. IMF, Banque Mondiale, BAD).

En un rien de temps, le gouvernement a mis en place un régime multidevises «noté». Cela a officiellement commencé au moins avec le RTGS (en quelque sorte) négocié à 2,5 USD. C’était la goutte qui faisait déborder le vase. Encore une fois, nous n’avons pas tardé à atteindre des « taux bancaires » officiels plus élevés avec le taux de change RTGS/dollar des Etats-Unis. Cela n’a pas fonctionné comme les politiques l’avaient prévu. Au lieu de cela, nous avions un système de change de marché quasi-libre sous-tendu par une réglementation étatique.

Les discussions sur la capacité de l’État à réagir aux «marchés financiers » ont rapidement abondé.

Aussi acceptables que cela puisse être dans un sens néolibéral, les questions clés qui ont émergé portaient sur la durabilité d’un tel système. Qu’il s’agisse des importations de biens ou simplement de « l’économie politique extractive » tentant d’attirer les investisseurs étrangers.

Et maintenant, le gouvernement zimbabwéen est allé jusqu’au bout avec l’introduction d’une nouvelle monnaie. Au final, son effet est davantage conforme à la politique économique néolibérale, qu’à une vision populiste. Il s’agit d’une mesure conçue pour satisfaire les exigences des capitaux nationaux et étrangers, afin de faire des affaires à un coût bien inférieur. Tous espéraient désormais en vain que cela aurait des répercussions sur la création d’emplois et que le « marché libre » serait en mesure de résoudre les problèmes sociaux et économiques de la majorité pauvre. Tout cela fait sous le mantra d’un « retour à la normale ».

Le rejet brutal et pour l’instant populiste d’une monnaie locale en faveur du dollar américain est toutefois intriguant à deux égards. Le premier étant la dimension politique d’une méfiance générale à l’égard du gouvernement avec une monnaie dont la valeur (échange de matières premières) n’est pas, aux yeux du public, garantie par le capital mondial. Cette méfiance publique est également renforcée par la période d’inflation galopante précédente (2007-2009) et par la « stabilité » générée par la mise en place subséquente d’un système multidevises. Cela signifie essentiellement que la mentalité générale du public (urbain) zimbabwéen est en phase avec les attentes du capitalisme global en matière d’économie, c’est-à-dire une économie qui suit ses règles de laisser faire et méprise les économies protectionnistes contextuelles.

La seule différence est que, mis à part une monnaie, le capital global comprend avec un fort degré de sophistication qu’il existe de nombreuses autres façons de mettre un grelot au cou d’un chat outre un système multidevises. Ce dernier point est assez ironique, car c’est également un sujet que le ministre des Finances, Mthuli Ncube et son président Mnangagwa ne comprennent que trop bien, d’où l’approbation générale de leur politique économique par les gardiens du capital mondial, à savoir la Banque mondiale et le FMI. Et cela avecl’approbation supplémentaire de la plupart des gouvernements d’Afrique australe qui appliquent des politiques économiques similaires.

Le deuxième aspect surprenant est la façon dont les Zimbabwéens considèrent désormais « la monnaie », et en particulier le dollar, comme une marchandise. En termes marxistes classiques, nous en venons maintenant à le voir davantage comme un « fétiche », voire une « divinité ». Ilsignifie désormais plus que ce qu’il ne vaut en termes transactionnels. Sa valeur transcende maintenant ce qu’elle est réellement. Nous sommes littéralement tombés sous le charme du « fétichisme de la marchandise », car le dollar est également devenu une marchandise qui est/était devenue un arbitre social de notre rapport aux autres sans vraiment le reconnaître. Tout cela jusqu’à présent, où les discussions surune monnaie locale émanant du gouvernement se font entendre plus clairement et sont désormais une réalité. Et même si un économiste réputé devait expliquer à un Zimbabwéen éduqué que l’argent est réellement imaginé, il observerait une forte résistance à cette notion universellement reconnue.

Pour conclure, il est évident que l’introduction d’une monnaie locale ne signifie pas que tous connaîtront l’abondance économique. Mais pas plus que cela n’aurait été le cas par le maintien d’un régime multidevises. Il est donc impératif que nous examinions le système qui sous-tend les politiques monétaires, quelle que soit leur forme, et que nous le fassions sur un plan idéologique afin de le contrer. Dans notre cas, le néolibéralisme (en tant qu’idéologie) et l’austérité (en tant que stratégie) informent les systèmes d’échange de devises actuels et antérieurs et la situation économique que nous avons dû subir. Mais là encore, là où l’argent ou l’USD devient un fétiche en soi, il est difficile de faire appel à des codes pour comprendre davantage le système que le caractère divin.

 

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Dear Kenyans, Today many will sing of the evils of Amos Wako and so they should. He has been terrible for Kenya. But there is a bigger lesson. When Mo1 hired him in 1991, Wako was very highly regarded. But he was fed into a rotten system with sadly all too predictable results. pic.twitter.com/1UX8…