Le confinement pour lutter contre le coronavirus en Afrique du Sud : considérations bioéthiques et diverses

Le confinement pour lutter contre le coronavirus en Afrique du Sud : considérations bioéthiques et diverses

NB: Cet article a été publié pour la première fois en Anglais le 13.04.2020, certains détails peuvent avoir changé.

Aujourd’hui marque le 11e jour du confinement provoqué par le coronavirus en Afrique du Sud, mis en œuvre avec une détermination rarement vue dans notre pays, faisant intervenir l’armée pour venir en renfort à la police et l’aider à veiller à ce que les gens ne sortent pas de chez eux. Malheureusement, ni l’armée, ni la police ne sont (en général) habitués à faire preuve d’autre chose que d’une attitude autoritaire. Elles n’ont certainement pas pour habitude « de prodiguer à [nos] citoyens des conseils [et] à faire preuve de leadership », comme le président Ramaphosa le leur a demandé en les envoyant dans les rues.

Tant et si bien que la force utilisée pour nous encourager à rester chez nous a pu prendre la forme de tirs de balles en caoutchouc sur des groupes de personnes, et a fait au moins trois morts parmi des civils. Alors que, de façon louable, Ramaphosa s’est montré cohérent et clair dans ses messages, ses ministres semblent parfois plus enclins à se battre pour le pouvoir (et les gros titres) et à publier de nouvelles directives (parfois contradictoires) basées sur une législation très ambiguë, à un rythme presque quotidien.

Hier soir, nous enregistrions neuf décès (les trois mentionnés ci-dessus n’étant pas inclus à ce décompte) associés au Covid-19. Le pays compte 1585 cas confirmés, et près de 54 000 tests ont été réalisés . Mais alors que les neuf décès sont une réalité connue (et triste), les cas confirmés ne nous disent que peu de choses, car ils sont fonction des personnes testées et de leur nombre, il est donc impossible de dire quel est réellement le nombre de cas en Afrique du Sud.

A ce stade, il est également impossible de dire si le confinement est efficace, à la fois parce qu’il n’est pas rigoureusement respecté par certains, et parce que nous sommes toujours dans la fenêtre où les gens peuvent être asymptomatiques. Si nous constatons une diminution du nombre de résultats positifs aux tests (à un rythme comparable) dans une semaine environ, nous aurons une bonne raison de croire que c’est le cas.

Stephen T Casper@TheNeuroTimes

Tout le monde doit cesser de penser que les chiffres du COVID19 donnés aujourd’hui sont représentatifs du chiffre réel. Ce n’est pas le cas. Ils reflètent : a) les transmissions il y a 12 à 18 jours, b) le début et l’évolution de la maladie il y a 7 à 14 jours, c) l’hospitalisation et les tests réalisés il y a 7 à 1 jour. Pour résumer, le présent est le passé.

Le respect du confinement est problématique lorsque vous êtes obligé de partager des toilettes avec des dizaines d’autres personnes , comme c’est le cas dans les espaces d’habitats informels ici et ailleurs dans le monde. Ça l’est moins pour ceux qui ont de l’argent et de l’espace pour faire des stocks, et pour ceux qui ont des jardins où ils peuvent se dépenser – ce qui n’a pas toujours été un gage de respect du confinement. Par exemple, certaines personnes semblent penser que la nécessité de promener leur chien l’emporte sur la nécessité de la distanciation sociale.

Le confinement a certainement pour effet de rendre les buveurs et les fumeurs mécontents, car l’alcool et les cigarettes ne sont pas classés comme « produits de première nécessité » et il est donc impossible de s’en procurer. Cela contribue également à faire ressortir les pires penchants chez certains, pas seulement au sein de la police. Les gens se dénoncent, non seulement pour des violations graves de l’ordre de distanciation sociale, mais aussi pour des infractions mineures.

N’interprétez pas mal mes propos. Je pense que toute violation doit être évitée, peu importe qui l’on est. Mais cela ne signifie pas que cela doit faire de nous des espions ou que nous devons prendre plaisir à nous surveiller mutuellement. Et il reste vrai que beaucoup de gens sont idiots, et prendront de plus en plus de libertés si nous relâchons notre engagement à prendre nos distances, ce qui plaide en faveur d’un contrôle mutuel.

Mais pour en revenir au fait que nous soyons idiots, je vous renvoie à mon article précédent sur la confiance en le consensus des spécialistes plutôt qu’en les informations qui circulent sur les groupes WhatsApp ou les réseaux sociaux. Et, je conclurai en offrant de brèves réflexions sur trois manifestations particulières de la tension entre ce que le citoyen moyen peut penser et ce qu’est un débat éclairé.

Les masques

La première est la question des masques, et de savoir si les gens devraient les porter ou non. Le débat a commencé dès que les gens ont pris conscience de la pénurie de ressources dans laquelle nous nous trouvions, quand ceux qui n’appartenaient pas au corps médical et qui y avaient accès ont commencé à acheter des articles (comme des masques) dont l’achat aurait dû être réservé en priorité aux professionnels de santé. Ce tweet montre à quel point la plupart d’entre nous sommes mal équipés pour savoir comment utiliser les masques N95 : Leora Horwitz ✔@leorahorwitzmd

A vous qui ne faites pas partie du corps médical, parlons des masques. Vous vous êtes donc acheté une boîte de masques N95 et vous pensez que vous êtes parés pour affronter le # COVID19 . Permettez-moi de vous dire ce que mon hôpital me fait faire CHAQUE ANNÉE pour m’assurer que mon masque N95 est à la bonne taille (et oui, ils existent en plusieurs tailles). Mise en garde : le post qui suit est long !

A ce moment, les gens ont souligné (à juste titre) que la plupart d’entre nous ne savions pas comment nous en servir, les avoir entre nos mains (ou sur nos visages) était donc pur gaspillage. De même, ceux qui portaient des gants ont été critiqués pour leur manque de jugeote, car il se peut qu’ils portent la même paire toute la journée ou pendant une période prolongée, et qu’ils se touchent par exemple le visage dans ce laps de temps.

Ainsi, pendant un certain temps, le message « réservez les masques N95 aux professionnels » a été interprété comme « ne portez pas de masque » (à quelques exceptions près). Sur le plan psychologique, c’est très intéressant car ce message semble avoir persisté, même s’il est maintenant de plus en plus clair que d’autres formes de masque – notamment ceux qui sont faits maison – peuvent présenter certains avantages .

Peu importe que vous ne portiez pas votre masque exactement comme il faut, et peu importe qu’il ne soit pas parfait, car le porter offre la possibilité d’en tirer certains bénéfices, et très peu de chances d’augmenter le risque. Nous ne devrions pas comparer le cas exemplaire d’un professionnel de la santé bien formé qui porte un masque N95 à la situation du citoyen moyen qui sort faire des courses (pour acheter des produits de première nécessité !) en portant quelque chose pour se protéger, juste au cas où quelqu’un tousserait près de lui.

On observe maintenant un appel mondial pour des #Masquespourtous, et voici les directives du gouvernement du Cap occidental sur les masques, qui incluent des instructions pour vous permettre de créer votre propre masque.

La modélisation et ses limites

L’épidémiologiste souvent à contre-courant John PA Iaonnidis a publié un article sur les limites de ce que les données produites par les tests nous disent , et plus important encore, comment nous devrions prendre conscience du biais d’optimisme lorsque nous regardons des données qui semblent prometteuses, car nous pourrions en déduire un taux de mortalité complètement biaisé.

Il soulève également d’importantes questions hypothétiques concernant les dangers d’une réponse de type « préparez-vous au pire », car les dommages économiques (évidents) pourraient l’emporter sur les risques pour la santé, étant donné que ces derniers sont largement spéculatifs en l’attente de données suffisantes.

Certains, comme son collègue Marc Lipsitch, l’interprètent comme une indication que nous réagissons de manière excessive. Aujourd’hui, j’ai reçu une de ces réponses « qui ont passé l’épreuve du temps » d’un inconnu sur Twitter à l’article que j’avais twitté (il y a plus de deux semaines). Mais ce n’est pas du tout cela qu’il suggérait – il nous demandait de continuer à rester vigilants concernant le suivi des preuves et le changement de politique en réponse, plutôt que de céder à la panique.

Nous devrions, surtout à l’heure actuelle, face à une pandémie, mais ceci est valable en permanence, permettre des expériences de pensée et des réflexions abstraites sur les événements qui se présentent, car c’est précisément lorsque nous sommes en crise que nous sommes enclins à réagir de manière excessive. Et l’une des façons de réagir de manière excessive est de tout lire trop littéralement.

La valeur de la vie : qui vit et qui meurt

En parlant d’expériences de pensée, les philosophes parlent du « dilemme du tramway » depuis 1967 (au moins), date à laquelle Philippa Foot publia « Le problème de l’avortement et la doctrine de l’acte à double effet » (pdf).

En résumé, dans le dilemme du  tramway, il vous est demandé de considérer le dilemme entre choisir une action qui interfère avec un cours des choses établi (par exemple, en détournant un train/tramway de sorte qu’il change de voie et tue une personne , plutôt que les cinq qui auraient été tuées en l’absence d’interférence), et une autre qui n’interfère pas, auquel cas les cinq personnes meurent, mais ce n’est sans doute pas votre faute, tandis qu’en interférant, vous avez causé la mort d’une personne.

Dans le cadre du coronavirus, même des gens intelligents ont pu dire des choses comme ça :

Jonathan Jansen@JJ_Stellies

Les médecins devraient-ils être autorisés à décider qui vit et qui meurt ? Par exemple, en prenant le seul ventilateur disponible branché sur le patient plus âgé et plus malade, susceptible de mourir, et en le branchant au patient plus jeune et en meilleure santé, susceptible de survivre ? (tiré du New York Times d’aujourd’hui)

Question à laquelle il serait possible de donner la réponse suivante : bien sûr, les médecins devraient être autorisés à décider. Non seulement parce qu’ils sont les mieux placés pour connaître les ressources dont ils disposent et où ces ressources peuvent être déployées pour maximiser la survie et minimiser la souffrance, mais aussi parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait.

Vous et moi n’avons pas la formation, les connaissances ou la distance émotionnelle nécessaires pour prendre les bonnes décisions, et c’est vrai même si les médecins peuvent se tromper. Ils auront toujours raison plus souvent que nous.

La moralité quant à la question des médecins qui « jouent à Dieu» dans de tels cas ne sert à rien, comme le bioéthicien Thomas Cunningham le soutient à juste titre dans cette lettre adressée à un historien publié dans le Wall Street Journal, Allen Guezlo. Comme il le souligne :

Nous avons besoin de gens raisonnables et réfléchis pour éduquer le public sur les raisons pour lesquelles le triage est nécessaire, sur la manière dont tous ceux qui travaillent dans les hôpitaux essaient désespérément de ne pas y avoir recours, et sur la manière dont les représentants du gouvernement et le public peuvent y participer. Et cette éducation doit être faite de manière à lutter contre l’effet de retour de flamme, qui risque de se manifester fortement si nous en arrivons à des situations de triage et que le public en apprend plus sur ce travail.

Décider qui vit et qui meurt est probablement un horrible dilemme à affronter , tout comme la question globale de la dépense qu’un gouvernement devrait effectuer pour sauver une vie (la réponse ne peut pas être « autant qu’il le faut » , car sauver la seule vie que vous avez entre les mains à l’instant T peut vouloir dire ne pas pouvoir sauver cinq vies demain).

Le meilleur moyen dont nous disposons (nous, profanes, par opposition aux professionnels de santé) pour faciliter ces choix est a) d’éviter d’imposer un fardeau émotionnel supplémentaire aux médecins en parlant comme s’ils nous tuaient sans penser aux coûts ; et b) de leur donner toutes les informations que nous pouvons pour les aider à faire un choix éclairé, comme le dit cet article de Slate en nous rappelant qu’un testament de vie pourrait être extrêmement utile à la profession médicale lorsque nous sommes en traitement.

J’ai un testament de vie – et même si les médecins ne sont pas légalement tenus d’en suivre les directives en Afrique du Sud, beaucoup d’entre eux le font néanmoins. Il ne prévoit pas le coronavirus, mais je dirai ici que si moi, un fumeur de presque 50 ans, sans personne à charge, etc., me retrouve branché à un ventilateur qui pourrait plutôt être utilisé sur un(e) virologue compétent(e) qui est également mère ou père de trois enfants, je vous autorise à me débrancher.

Autres éléments intéressants

Ed Yong (Atlantic) a mis en garde contre ce scénario précis en 2018, et a réfléchi à la façon dont la pandémie pourrait progresser (et éventuellement se terminer). Si vous aimez les podcasts, vous pouvez également le retrouver dans un épisode de  Fresh Air avec Terry Gross où il aborde cette même question.

Amanda Hess, dans le New York Times  (accès payant) parle la perte de pertinence croissante de la culture des célébrités et des influenceurs à une époque de distanciation sociale.

 

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