L’amnésie sélective et néocoloniale du secrétaire d’État allemand pour l’Afrique

La British Broadcasting Corporation (BBC) a récemment publié en ligne un article intitulé « Le colonialisme volontaire peut-il arrêter la migration en Europe ? » (« Can Voluntary Colonialism Stop Migration to Europe? »). Le titre en lui-même était davantage une incitation qu’une question, et les propos attribués au secrétaire d’État allemand pour l’Afrique, Gunter Nooke, étaient choquants.

Il aurait déclaré ce qui suit : « L’Union européenne, ou un organisme comme la Banque mondiale, devrait construire et gérer des villes en Afrique afin de stimuler la création d’emplois et le développement sur le continent ». Le rapport souligne ensuite que ces remarques ont été faites dans le contexte où Nooke décrivait « sa réflexion sur la manière de contenir la migration vers l’Europe ».

L’Union africaine, et c’est tout à son honneur, aurait rejeté une telle suggestion.

Et bien sûr, il existera des soi-disant « rationalistes » africains qui seront peut-être d’accord avec Nooke. Bien qu’ils en aient le droit, ils seraient bien avisés de rappeler ce qu’est exactement le colonialisme, ce qu’est le néocolonialisme aujourd’hui et comment le néolibéralisme est une émanation directe de ces deux concepts.

Cela ne signifie pas que l’Afrique n’a pas de problèmes qui incitent effectivement à la migration.  Mais la plupart d’entre eux sont directement liés à l’interventionnisme sur le continent, sous une forme ou sous une autre. Qu’elle soit économique, militaire ou politique.

Et les exemples en sont nombreux. Citons les exemples historiques – le véritable colonialisme tel qu’initialement formalisé par la conférence de Berlin de 1884 (à 1888) jusqu’à l’importante complicité des anciennes puissances coloniales dans la déstabilisation directe ou indirecte des gouvernements africains après l’indépendance. On peut ajouter à cela la manipulation délibérée consistant à monter un pays africain contre un autre dans le contexte de la Guerre froide et l’imposition au bout du compte du néolibéralisme à l’économie politique africaine.

Lorsque nous analysons les causes contemporaines de la migration africaine vers le nord, de l’Afrique vers l’Europe, nous retombons à chaque fois sur un point de départ : les interventions militaires en Libye et dans la région du Sahel. Alors que la complicité des gouvernements africains est incontestable eu égard à leurs réformes politiques et économiques nationales, ils suivent dans la plupart des cas les grandes lignes des modèles économiques fournis par les institutions financières internationales telles que la Banque mondiale.  Cette dernière étant, elle-même, appuyée par les superpuissances mondiales du Nord.

Donc, la solution proposée par Nooke va non seulement à contre-courant de l’histoire, mais elle est moralisatrice et condescendante non seulement envers l’Afrique en tant qu’entité géographique, mais aussi, de façon plus significative, envers son peuple. Et voilà le problème. Il existe probablement une hypothèse générale selon laquelle les Africains ne peuvent pas gérer leurs propres affaires et donc que Nooke peut annoncer que l’UE ou la Banque mondiale, en achetant des terres à des gouvernements africains et en construisant des villes enclavées, nous incitera à ne pas migrer en masse vers leur pays.

L’intention est aussi sans doute de ne pas voir cela réellement se produire à court terme. Il s’agit de s’assurer que le discours du « colonialisme volontaire » se diffuse dans le discours anti-immigration européen.  Et que le même discours puisse sembler se reposer sur des raisons de rentabilité économique pour le capital mondial afin d’envisager de trouver des gouvernements africains flexibles qui diffuseraient cette idée ridicule et historiquement révisionniste.

De notre côté, en tant qu’Africains, d’autres personnes, en dehors du gouvernement, voudront voir l’aspect « entrepreneurial » du sujet. Tout en fermant aisément les yeux sur sa réalité raciste et néocoloniale. Ou, par ailleurs, ils voudront politiser la question à outrance en parlant de la « mauvaise gouvernance » des gouvernements africains et donc de leur préférence, de leur point de vue néocolonial, de vendre des villes ou des terres à la Banque mondiale. Pourtant, la confiscation de la souveraineté et donc du droit à l’autodétermination était un thème fondamental des luttes de libération contre le colonialisme.

Alors que nos opinions en tant qu’Africains n’ont sans doute pas beaucoup d’importance dans les débats mondiaux sur les migrations en tant que problème politique et économique des métropoles et forteresses du Nord, nous devrions toujours être conscients du fait que nous ne sommes en aucune manière, en tant qu’Africains, la cause de ces migrations. Et même si je me réjouis qu’on m’accuse d’être toujours un disciple de Walter Rodney, certains encore dans le Nord ne voient pas les Africains, sans parler du continent africain, comme acteur et partenaire mondial égal. Certains par ignorance volontaire, d’autres surtout en raison d’un nationalisme mal placé et d’un postulat de supériorité raciale. Et ils ne seraient que trop heureux de perpétuer le mythe colonial de l’Afrique comme un sombre continent peuplé d’« enfants » à qui on doit tenir la main. Heureusement, ils constituent une minorité en général (bien que le nationalisme radical et racial se développe dans le Nord).

Pour nombre d’entre nous, Africains, la proposition de Nooke peut sembler être une tempête dans un verre d’eau. Surtout après avoir été rejetée avec raison par l’Union africaine. Nous pouvons également décider de ne pas réveiller le chat qui dort de peur de paraître déraisonnables. La vérité, et c’est urgent, est que nous devons toujours être capables de répondre à leurs arguments avec une conscience qui montre notre propre compréhension organique de notre humanité et de notre égalité dans le monde.  Économiquement pauvres et historiquement opprimés comme nous le sommes. Et qu’il est bien clair que nos villes ou nos terres ne seront pas soumises au « colonialisme volontaire ».

 

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Jacques Rousseau

“The trouble for philosophers is that they find disagreement to be one of life’s higher pleasures.” A fun read: thepointmag.com/2018…