La liberté de la presse menacée au Kenya

L’arrestation et la détention de deux blogueurs kenyans, Éobert Alai et Patrick Safari, parce qu’ils ont publié sur Twitter des photos d’agents de sécurité kenyans décédés, ont de nouveau mis en évidence les menaces que le gouvernement fait peser sur la liberté de la presse dans le pays est-africain.

Les photos publiées par ces deux blogueurs montraient quelques-uns des cadavres des 12 policiers  tués,  lorsque leur véhicule a roulé sur une mine terrestre qui aurait été mise là par des membres du groupe terroriste Al-Chabab basé en Somalie. Les corps ont été empilés à l‘arrière d’une camionnette du gouvernement d’une manière irrespectueuse.

Le gouvernement a considéré, peut-être de manière prévisible, ses actions d’un mauvais œil, le Service national de la police et la Commission nationale de cohésion et d’intégration (NCIC) appelant vivement  à ce que les photos soient retirées de la publication. La police a affirmé dans une déclaration que les blogueurs avaient choisi de « faire peu de cas de la simple décence consistant à faire preuve de respect envers les défunts et leurs familles ». La NCIC est intervenue en affirmant que les photos allaient causer un sentiment de découragement chez les forces armées du pays et pourraient être interprétées comme une « propagande de guerre, ce qui n’est pas protégé par la constitution ».

Les deux institutions semblaient apparemment inconscientes de l’ironie qu’il y avait à déclarer que ce n’était pas le traitement accordé aux corps des officiers qui était irrespectueux mais le compte-rendu de ce traitement qui était problématique.  Ce n’est cependant pas surprenant. Ces tentatives de réduire les Kenyans au silence se produisent chaque fois que le gouvernement souhaite faire taire les critiques sur son manque évident de considération pour les officiers et les troupes.

Après que près de 200 soldats kenyans aient été tués lors d’une attaque d’Al-Chabab dans la base près de la ville somalienne d’El-Adde, le gouvernement a également tenté de supprimer toutes les photos pouvant mettre en avant l’étendue de l’échec, allant même jusqu’à arrêter et interroger  un certain nombre de blogueurs et de journalistes qui avaient publié des photos de l’attaque (bien que pas nécessairement des morts) sur leur compte Twitter. Le hashtag #HonourOurHeroes (honorer nos héros) sponsorisé par le gouvernement a été lancé pour suggérer que ceux qui exigeaient la vérité quant au nombre de morts et pour que les hauts responsables rendent des comptes, étaient ceux qui déshonoraient les troupes, et non pas la maladroite tentative de dissimulation.

Plus tôt cette année, lors du troisième anniversaire de ce massacre, des miliciens d’Al-Chabab ont attaqué le complexe hôtelier DusitD2 à Nairobi, faisant au moins 21.  Le New York Times a publié des photos montrant quelques cadavres, déclenchant une vague d’indignation sur Twitter de la part des Kenyans, des appels à expulser le nouveau chef du bureau et des menaces de retrait de l’accréditation par le Conseil des médias du Kenya, un organisme financé par l’État qui réglemente les médias au Kenya. A l’époque, bien qu’en accord avec le consensus général selon lequel le NYT avait eu tort de publier les photos, certains, dont je faisais partie, avaient averti qu’autoriser ou même encourager le gouvernement à s’impliquer pourrait établir un dangereux précédent.

Aujourd’hui, tout cela se retourne contre nous. La légitimationdu recours au pouvoir étatique pour intimider et menacer les médias a enhardi ceux qui ont coutume de faire taire la dissidence. Il convient de ne pas oublier que le gouvernement du Kenya souhaite depuis longtemps censurer la publication des photos prises suite à des attaques terroristes. Une tentative en 2014 a visé à amender les lois relatives à la sécurité pour pénaliser la publication de photographies des corps des victimes de terrorisme, sans le consentement de la police. Elle a été heureusement déclarée inconstitutionnelle, car enfreignant les garanties de la liberté d’expression et de la presse.

Le gouvernement est tout à fait conscient que la Haute Cour s’oppose clairement, dans ce jugement, à l’idée que les « images de personnes décédées ou blessées », même celles « susceptibles de susciter la peur et l’inquiétude chez la population générale ou de perturber la paix publique » constituaient une propagande de guerre. Bien qu’on ne sache toujours pas quelles lois les deux blogueurs sont censés avoir enfreintes après avoir comparu devant le tribunal, ils seront néanmoins emprisonnés sans chefs d’accusation ni procès pour une durée de deux semaines au moins, pendant que la police enquête apparemment sur les « allégations selon lesquelles ils auraient reçues les photos d’un sympathisant d’Al-Chabab ». Et ce malgré le fait qu’un agent de police aurait été arrêté car soupçonné d’être la source des photos. L’objectif de tout ceci semble moins être d’obtenir des condamnations que de harceler et d’intimider les citoyens et les journalistes pour les faire taire. Cela dépasse l’abus des pouvoirs d’arrestation de la police et du processus judiciaire.   De plus, toute l’affaire pourrait également être une ruse pour détourner l’attention des questions délicates visant à déterminer où se trouvent et quelle est la qualité des véhicules blindés et renforcés contre les mines que le gouvernement  a achetés pour la police il y a trois ans, afin de protéger les policiers contre ce type d’attaque précisément.

Les médias au Kenya devraient avoir très peur. En substance, le gouvernement cherche à  sanctionner les comptes rendusqui le montrent sous un mauvais jour. Si ce type de harcèlement est autorisé, il ne faudra pas longtemps pour que les journalistes ordinaires se retrouvent traités de la même façon quand leurs articles froisseront le gouvernement.

Patrick Gathara
Patrick Gathara
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