#EndSARS : Une manifestation pacifique contre les crimes commis par la police laisse place à l’anarchie la plus totale

#EndSARS : Une manifestation pacifique contre les crimes commis par la police laisse place à l’anarchie la plus totale
Protestors outside the Nigerian Embassy in Berlin. PHOTO: Racheal Okong'o

Par Bisi Abidoye

Au cours des deux dernières semaines d’octobre, le Nigeria a sombré dans l’anarchie après qu’une manifestation de jeunes contre la Special Anti-Robbery Squad (SARS, la cellule spéciale de lutte contre le vol) de la police se soit transformée en une délirante orgie d’incendies criminels et de pillages à travers le pays.
La police et les autres services de sécurité semblent s’être tenus à l’écart, pendant que des voyous vandalisaient et incendiaient des installations publiques, pillaient des centres commerciaux et des entrepôts, démolissaient des postes de police et des prisons et libéraient des suspects en détention et des criminels condamnés dans une débauche d’illégalité.

Pourquoi la manifestation #EndSARS ?

Les manifestants réclamaient le démantèlement de la SARS, une unité constituée par la police en 1984 en réponse à une recrudescence des vols à main armée au cours d’une période de récession économique. Mais la SARS s’est rapidement fait connaître pour ses actes de brutalité et ses crimes, notamment ses arrestations arbitraires, ses actes d’extorsion, la torture de suspects et les exécutions extrajudiciaires.
Suite aux précédents soulèvements contre les opérations de l’unité, les autorités policières annoncèrent à trois reprises le démantèlement de l’unité, mais la SARS refusa toujours d’interrompre ses activités et ses agents continuèrent à commettre des atrocités.

Comment la manifestation a-t-elle commencé ?

La manifestation a commencé presque spontanément sur les réseaux sociaux sous le hashtag #EndSARS, après un incident survenu le 3 octobre à Ughelli, dans l’État du Delta : un homme qui avait été arrêté serait tombé d’un véhicule de police en mouvement et serait décédé. Les jeunes de l’Etat, en colère, sont descendus dans la rue et ont poursuivi leurs manifestations, même après que Festus Keyamo, le ministre d’Etat du Travail, originaire de la province du Delta, ait déclaré que la victime était vivante et que le vice-président Yemi Osinbajo ait promis que les policiers impliqués seraient punis. Les manifestations se sont rapidement étendues à d’autres villes, dont Lagos, où des personnalités du monde du spectacle se sont jointes à un cortège se rendant au State Government House, le quartier général de la Présidence.

Le 10 octobre, la mort d’un manifestant à Ogbomosho, visiblement causée par un tir de la police, suscita une nouvelle vague d’indignation, provoquant la descente en masse de jeunes dans les rues de plusieurs villes du pays.

Comment le gouvernement a-t-il réagi ?

Prenant conscience de l’ampleur de la colère, l’inspecteur général de la Police, Mohammad Adamu, annonça le 11 octobre la dissolution de la SARS. Il ajouta que le gouvernement allait procéder à une réforme globale de la police. M. Adamu annonça ensuite la formation d’une nouvelle équipe d’intervention spécialisée, la Special Weapons and Tactics Team (SWAT), qui venait remplacer l’ex-SARS. Le forum des gouverneurs nigérians s’engagea également à répondre à d’autres demandes des manifestants.

Mais les manifestants refusèrent de quitter les rues. Au lieu de cela, ils émirent de nouvelles demandes. Après une réunion à Abuja avec le gouverneur de l’État de Lagos, Babajide Sanwo-Olu, le président Muhammadu Buhari affirma avoir accepté la demande en cinq points des manifestants. Mais son plaidoyer visant à mettre fin aux manifestations fut ignoré.

Le 12 octobre, en pleine impasse, Amnesty International déclara qu’au moins 10 personnes étaient mortes pendant les manifestations. Un chiffre revu par la suite à la hausse par l’organisation, qui a déploré 56 décès.
Pas de consensus national sur la SARS

Cependant, alors que les manifestations faisaient rage dans les villes du Sud, il est progressivement devenu évident qu’il n’existait pas de consensus national sur la SARS. Les gouverneurs du Nord se montraient, au mieux, ambivalents quant à la suppression de l’unité, certains d’entre eux allant jusqu’à louer son rôle dans la lutte contre les crimes violents dans leurs États. La jeunesse du Nord s’est également tenue à l’écart des manifestations. Avant le pillage des entrepôts du gouvernement dans tout le pays, on n’observait que des cas sporadiques de manifestations ou de violence dans le Nord.

Le fossé se creusa lorsque des manifestants pro-SARS commençèrent à apparaître à Abuja et dans certaines villes du Nord, conduisant à de violents affrontements entre les groupes de manifestants opposés à Abuja le 14 octobre, au cours desquels des voitures et des magasins furent incendiés. Le 15 octobre, des voyous perturbèrent également les manifestations #EndSARS dans certains quartiers de Lagos. Ces incidents se reproduisirent dans quelques autres villes et donnèrent le ton des violences à venir.

 

Fusillades de Lekki et indignation générale

L’incident qui a peut-être déclenché le chaos généralisé s’est produit dans la nuit du 20 octobre, au péage de Lekki : des soldats envoyés pour disperser les manifestants qui campaient sur les lieux depuis près de deux semaines auraient tiré sur certains d’entre eux.

Les premiers témoignages font état d’un massacre. Obianuju Udeh, plus connue sous le nom de DJ Switch, qui retransmit l’incident en direct, déclara avoir dénombré environ 78 cadavres après les tirs ; par la suite, elle revit son estimation à au moins 15 corps.

Cet événement suscita l’indignation dans le monde entier, le candidat du Parti démocrate américain à la présidence, Joe Biden, et l’ancienne Première Dame et Secrétaire d’État, Hillary Clinton, comptant au nombre des personnalités internationales qui condamnèrent immédiatement le gouvernement nigérian pour avoir retourné ses armes contre ses propres citoyens.

Mais l’armée nigériane affirma qu’il s’agissait d’une fake news, affirmant qu’aucun soldat ne s’était trouvé sur les lieux. Le gouverneur de Lagos, M. Sanwo-olu, qui fit le tour des hôpitaux le lendemain, déclara avoir vu trois personnes blessées mais ne confirma aucun décès dû à l’incident. Il confirma que les images des caméras de surveillance montraient que des « hommes en uniforme militaire » avaient été présents sur les lieux.

Premium Times a mené une enquête sur ce qui s’est réellement passé et peut confirmer que non seulement les soldats, mais aussi la police, ont ouvert le feu sur des manifestants pacifiques et ont enlevé des corps.

Prenant comme prétexte les manifestations, des voyous et des criminels envahirent les villes de tout le pays, ciblant les installations de stockage de denrées alimentaires, les centres commerciaux, les banques et les établissements publics, de nombreux gouvernements fédéraux imposant des couvre-feux dans des tentatives largement vaines de mettre fin aux pillages.

On ne sait toujours pas comment les manifestations de #EndSARS vont se terminer, alors même que d’anciens dirigeants et autres personnalités ont appelé au dialogue entre les manifestants et le gouvernement. De nombreux États ont également mis en place des commissions judiciaires sur les allégations de brutalités commises par des agents de l’ex-SARS.

Malgré le peu d’intérêt des habitants du Nord à l’égard des manifestations, un ancien sénateur de Kaduna, Shehu Sani, a cependant déclaré que les manifestations avaient « incité » certains habitants de la région à « émettre des demandes qui n’étaient pas les leurs auparavant ».

Concernant l’impact des manifestations, M. Sani affirma qu’un message fort avait été envoyé à la classe dirigeante. « Les prochaines manifestations seront plus importantes que celles-ci », a-t-il prévenu. Les dirigeants des soi-disant « manifestations sans leader » ont confirmé que ces incidents n’étaient que le début d’un mouvement démocratique mené par les jeunes pour une réforme globale de l’État nigérian et ont appelé leurs partisans à s’organiser en vue d’un changement politique initié par le peuple.

Ondo réélit le gouverneur Akeredolu

L’élection du gouverneur de l’État d’Ondo le 10 octobre a suivi la tendance établie environ trois semaines plus tôt dans l’État voisin d’Edo. L’élection s’est relativement bien déroulée et le gouverneur en exercice, Rotimi Akeredolu, du All Progressives Congress (APC), a été réélu comme l’avait prévu notre analyse.

M. Akeredolu s’est présenté contre 16 opposants, dont son adjoint Agboola Ajayi, qui avait quitté l’APC pour affronter son patron sur la liste du Zenith Labour Party. Mais M. Agboola n’a pas eu l’effet escompté par d’autres experts, qui avaient prévu une course serrée entre trois concurrents. Ce dernier est arrivé en troisième position, loin derrière Eyitayo Jegede, du Peoples Democratic Party, lui-même loin derrière M. Akeredolu qui remporta cette élection haut la main.

M. Akeredolu est arrivé en tête dans 15 des 18 administrations locales de l’État, laissant les trois autres à M. Jegede.
Comme dans l’Etat d’Edo, les craintes de voir la violence perturber le scrutin se sont révélées infondées. Au lieu de cela, le malaise ici portait sur l’achat de voix, un phénomène qui concerne les deux principaux partis et constitue la plus grande difficulté dans une situation où le Nigeria cherche à consolider l’intégrité de son processus électoral.
Alors que l’économie nigériane essayait encore de se relever des impacts dévastateurs de la nouvelle pandémie de coronavirus, elle essuya une nouvelle attaque brutale quand les manifestations de #EndSARS tournèrent au chaos. Les manifestations de jeunes perturbèrent les mouvements pendant de nombreuses semaines, avant que des voyous ne viennent occuper le devant de la scène en pillant et brûlant les structures publiques et les locaux commerciaux. Selon le Fonds monétaire international (FMI), les manifestations risquent de gâcher les prévisions de croissance du Nigeria.

Et les manifestations sont survenues juste au moment où les analystes mettaient en garde contre les conséquences désastreuses du plan du gouvernement fédéral d’emprunter plus de quatre mille milliards de nairas pour financer le déficit du projet de budget 2021.

Avant les manifestations, les principales préoccupations portaient sur les syndicats qui menaçaient de déclencher une grève en raison de l’augmentation des prix des produits pétroliers et des tarifs de l’électricité. Une trêve a été conclue au cours des négociations entre le gouvernement et les dirigeants syndicaux, le gouvernement acceptant de subventionner les tarifs de l’électricité pour certaines catégories de consommateurs pendant trois mois, la CBN finançant également un système de compteurs en masse pour les compagnies de distribution d’électricité.
Cependant, dans une avancée plus positive en plein bouleversement provoqué par les manifestations #EndSARS, Stripe a fait l’acquisition d’une start-up nigériane de fintech, Paystack, dans une opération estimée à plus de 200 millions de dollars.

Des femmes des zones rurales ont également offert aux Nigérians de quoi se réjouir grâce à une initiative ambitieuse dans le secteur agricole

Maintenant que la courbe de la Covid-19 commence à fléchir, l’attention se reporte sur d’autres problèmes de santé. Et notamment sur le paludisme, la maladie la plus meurtrière au Nigeria. Selon un rapport, en quatre mois, le paludisme a tué 121 enfants de moins de cinq ans dans les hôpitaux du pays.

Dans le cadre d’une politique formulée pour stimuler l’intérêt pour la profession d’enseignant et améliorer la qualité de l’enseignement dans les écoles nigérianes, le gouvernement fédéral a déclaré qu’il verserait une allocation aux étudiants en éducation et leur offrirait automatiquement un emploi après l’obtention de leur diplôme. Le gouvernement n’a pas précisé comment cela affecterait les milliers de diplômés au chômage et sous-employés dans le pays, dont beaucoup sont obligés d’accepter des salaires de misère pour enseigner dans des écoles privées parce qu’aucun emploi ne leur est proposé dans le secteur public.

La faisabilité du programme a encore été mise en doute quand il a été révélé que l’allocation dédiée au secteur de l’éducation dans le budget 2021 proposé à l’Assemblée nationale par le président Buhari est la plus faible des dix dernières années.

Dans deux rapports d’enquête, nous avons continué à montrer comment la corruption et le manque de respect des lois sur les marchés publics ont entaché les efforts visant à relancer le système ferroviaire nigérian, aujourd’hui en ruine, et comment un projet pour la circonscription décidé par le corps législatif, financé à hauteur de plusieurs millions de nairas par le Trésor fédéral pour fournir de l’eau potable aux communautés rurales, a fini chez un ancien chef d’État.

Cet article a été publié pour la première fois sur le site www.premiumtimesng.com. Bisi Abidoye est rédacteur en chef adjoint au Premium Times. Droit d’auteur : Premium Times, Abuja, Nigeria.

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