Crise anglophone : le gouvernement camerounais contraint de dialoguer

Crise anglophone : le gouvernement camerounais contraint de dialoguer

Sourd aux appels à la négociation lancés de part et d’autre depuis bientôt trois ans, le gouvernement camerounais a finalement été obligé d’ouvrir la porte au dialogue, notamment sur la forme de l’État.

Le premier ministre du Cameroun Joseph Dion Ngute est depuis le 9 mai dernier dans la ville de Bamenda pour apporter aux populations « le message de paix du président de la république ». Une démarche qui semble annoncer une nouvelle phase dans la résolution du conflit qui secoue les deux régions anglophones du Cameroun depuis fin 2016.

Quand le gouvernement faisait la sourde oreille

Depuis le début de la crise anglophone, plusieurs voix se sont élevées pour réclamer le dialogue, entre le gouvernement et les leaders de la contestation anglophone. À l’époque, il n’était pas encore question de sécession, ni de lutte armée. Pourtant le gouvernement de Yaoundé a fait la sourde oreille, déterminé à ne pas mettre la question de la forme de l’État sur la table.

Le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC), organe regroupant les enseignants et les avocats qui avaient été les premiers à lancer les mouvements de grève pour réclamer le retour à l’État fédéral, et qui était l’entité habilitée à négocier avec le gouvernement, est interdit par le Ministre de l’Administration Territoriale (MINAT) et ses leaders arrêtés et emprisonnés. Les conséquences de cette tentative de décapitation du Consortium sont désastreuses : le nouveau leadership du groupe, localisé en occident, est constitué de personnes plus radicales qui encouragent les populations à la désobéissance civile.

Campé sur ses positions, le gouvernement, décide de militariser la zone. Les exactions sur les populations se multiplient et les premières victimes sont enregistrées. Des ghost town, on passe au conflit armé qui dévaste les deux régions anglophones et met le gouvernement à genoux.

Un conflit qui laisse des milliers de camerounais sur le carreau

Le conflit s’intensifie, et les victimes se comptent dans les deux camps. De même que les sécessionistes, l’armée perd des hommes. Pire encore, les civils sont pris entre deux feux et sont contraints, pour certains, à se cacher dans les brousses pour survivre. Les chiffres récents donnent une idée de l’ampleur des dégâts : 1.850 morts, d’après des récents chiffres publiés par International Crisis Group ; plus de 170 villages rasés, selon les données recueillies par le Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA) ; 35.000 réfugiés camerounais au Nigeria, et près de 530.000 déplacés internes.

Mais ce n’est pas tout. Les ghost town (villes mortes) plombent totalement l’activité économique dans les deux régions, surtout que les commerçants récalcitrants aux mots d’ordre voient leurs boutiques incendiées. En janvier 2017, internet est coupé pendant 90 jours, réduisant encore plus les activités et laissant plusieurs entreprises agonisantes. La Cameroon Development Corporation (CDC), deuxième employeur après l’État est à l’agonie. En juin 2018, un rapport sur l’impact de la crise au Nord-ouest et au Sud-ouest est publié par le Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM) estimait les pertes en équipements à 2,14 milliards tandis que le manque à gagner en termes de chiffre d’affaire avoisinait les 270 milliards de francs CFA.

Le document précise également que le manque à gagner de recettes fiscales s’élève à 5,9 milliards, et que « 8.000 emplois relevant du secteur informel » sont menacés en plus des 6.434 déjà perdus. Et ces chiffres ne concernent que le secteur de l’agro-industrie.

Le gouvernement reste insensible à ces informations, et ne tient compte ni des propositions faites pour relancer l’économie, ni des tentatives de médiation de certaines personnalités comme le Cardinal Christian Tumi qui se propose d’organiser la All Anglophone Conference (AAC) pour réunir les forces vives de la région et chercher avec elles des voies de sortie à la crise. La conférence est programmée puis, n’ayant pas obtenu l’autorisation du gouvernement, est reportée sine die en attendant que toutes les conditions soient réunies.

La pression extérieure met le gouvernement dos au mur

Alors que le conflit s’intensifie, le gouvernement refuse catégoriquement de revenir sur ses positions. Malgré le gouffre financier occasionné par ce conflit qui s’ajoute à la guerre menée à Boko Haram dans le nord du pays, le gouvernement tient bon car, comme le disait l’ancien Ministre de la Communication Issa Tchiroma Balari lors d’une conférence de presse « le Cameroun a un carnet de chèques et une signature. Le Cameroun reste bancable ; on peut emprunter des centaines de milliards ».

On peut donc s’endetter à hauteur de centaines de milliards pour faire la guerre, mais pas pour améliorer le cadre de vie des populations que le désespoir a poussé à prendre les armes.

Entre temps, le gouvernement crée la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme dont l’utilité est jusqu’à ce jour inconnue, et le Comité National de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration qui est un échec, vu que les préalables pour un désarmement ne sont pas respectés.

Le pays continue donc paisiblement sa descente aux enfers jusqu’à ce que les partenaires internationaux du Cameroun s’en mêlent. D’abord les Etats-Unis, qui réduisent l’aide militaire qu’ils accordaient au Cameroun du fait des entorses aux droits de l’homme commises dans les régions anglophones, ensuite l’Union Européenne qui adopte une résolution qui met le gouvernement de Paul Biya dans une position inconfortable.

Quelles chances pour ce dialogue obtenu aux forceps ?

La descente du Premier Ministre Joseph Dion Ngute dans les régions anglophones, suite aux pressions internationales, est ce que le gouvernement aurait dû faire depuis 2016. Aujourd’hui la situation semble désespérée, car trop de sang a déjà coulé, et les positions des uns et des autres se sont radicalisées. De plus, les groupuscules armés et indépendants se sont éparpillés dans les villages reculés des deux régions anglophones.

Dans son adresse aux populations, le ministre a clairement laissé entendre qu’il venait discuter de la forme de l’État, sur instructions du président de la république. Étonnant, quand on sait qu’en 2016, la réponse que le gouvernement servait aux membres du Consortium était que « la forme de l’état est non négociable ».

Que faut-il attendre de ce dialogue ? Difficile à dire. Le ministre a rencontré les populations dès son arrivée, et a tenu des réunions avec les membres de son parti, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), le parti au pouvoir. Il a également rencontré les membres du Social Democratic Front (SDF), des chefs traditionnels et des responsables de syndicats. L’objet des réunions était visiblement de recueillir les propositions de ceux-ci pour la sortie de crise. Et c’est cela le plus inquiétant : on a l’impression que le gouvernement commettra la même erreur qu’en 2017 quand, après quelques pourparlers avec les membres du Consortium, il a décidé d’arrêter les leaders et de les enfermer, pour ensuite demander avec qui il allait dialoguer.

Alors que le dialogue semble être ouvert, les leaders de la contestation tels que Mancho Bibixi qui a lancé la « révolution du cercueil », Penn Terence et plus de 1.000 autres donc certains, ont déjà été condamnés, sont encore détenus à Yaoundé. Pareil pour Sisiku Ayuk Tabe, président par intérim de la république fédérale d’Ambazonie (l’Ambazonie est le nom donné à l’état du Southern Cameroons, constitué des deux régions anglophones du Cameroun) ainsi que ses collaborateurs sont toujours en détention dans les geôles de Yaoundé.

Avec qui le dialogue se fera-t-il donc si certains protagonistes sont absents ? Le gouvernement est-il sincère dans sa démarche, ou veut-il juste faire bonne figure auprès de ses partenaires internationaux ?

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gathara

Oh no!!! So sad to hear of his passing. Such a loss for Kenya and the world. #RIPBinyavanga