COVID-19 : L’illusion de la sécurité des classes supérieures

COVID-19 : L’illusion de la sécurité des classes supérieures

En novembre 1871, le futur roi Édouard VII, qui était alors prince de Galles, contracta la fièvre typhoïde, une maladie mortelle qui était à l’époque imputée au gaz d’égout, une vapeur nocive qui se dégageait des commodités modernes caractéristiques des maisons des classes moyenne et supérieure. Les sciences sanitaires avaient annoncé que les toilettes constituaient le moyen d’élimination le plus sûr et le plus efficace et, malgré l’odeur nauséabonde à laquelle ils étaient associés, il était toujours considéré comme un privilège d’en avoir un. « La peste qui avance dans les ténèbres », l’avait appelée le Times, déclarant que « notre pire ennemi est la civilisation ».

Le covid-19 n’est pas seulement une maladie de pauvres

Aujourd’hui, c’est une autre peste qui gagne le monde, qui n’épargne pas les riches et a déjà affligé l’actuel prince de Galles. Comme l’affirmait le Times il y a 150 ans, « c’est un danger plus terrible, plus constant et beaucoup plus insidieux qui est désormais au premier plan de l’anxiété publique ». Une grande part de l’inquiétude découle du fait que le covid-19 n’est pas seulement une maladie des pauvres. Le professeur Alex Broadbent, de l’Université de Johannesburg pose la question suivante : « Nous inquiéterions-nous du risque accru de pneumonie mortelle que le covid-19 pourrait causer en Afrique, s’il n’augmentait pas également considérablement le risque de pneumonie mortelle pour les premiers ministres, les hommes d’affaires et les professeurs d’université, y compris ceux des pays où les maladies infectieuses et ses terreurs sont censées n’avoir qu’un intérêt historique » ? Comme l’a fait le gaz d’égout, le coronavirus a « détourné l’attention des taudis des pauvres pour l’attirer vers les chambres des princes et, plus fréquemment, les « maisons bourgeoises ordinaires » comme lieux de maladie et de mort ».

La mondialisation a permis l’expansion du covid-19

La pandémie dévaste plus que les seuls systèmes de santé. Elle fait également voler en éclats l’illusion de sécurité engendrée par des systèmes qui, pendant des siècles, ont concentré les ressources mondiales dans quelques sociétés, familles et individus, tout en laissant nombre d’habitants de la planète sans accès aux biens et services de première nécessité essentiels à la vie. Et une fois de plus, c’est la « Civilisation » qui est blâmée, cette fois sous l’aspect de la mondialisation. « C’est la mondialisation qui a permis au covid-19 de se propager dans le monde à une vitesse incroyable »  déclare Deutsche Welle, décriant à quel point l’Occident est devenu dépendant des médicaments et produits bon marché venus de Chine et d’Inde, ce qui illustre la mesure dans laquelle le monde est devenu dépendant d’une seule économie, la Chine, déclare John Gray.

Le coronavirus a énormément augmenté, du moins à court terme, les coûts des inégalités et de l’exploitation mondiales. La question est de savoir si la « civilisation » l’emportera comme elle l’a finalement fait à Londres, où, une fois le Prince rétabli, la réforme sanitaire  est devenue une priorité nationale. La pandémie mondiale ouvrira-t-elle la voie à une réforme du système mondial afin de le rendre plus équitable, ou bien John Gray a-t-il raison lorsqu’il déclare dans le New Statesman que « l’ère de l’apogée de la globalisation touche à sa fin » ?

Les pauvres paient le prix d’une maladie des riches

Sans aucun doute, continuer sur la même voie impliquerait que les puissants acceptent que la vulnérabilité soit le prix à payer de l’inégalité. Après tout, si les pauvres paient au prix fort une maladie dont la propagation est principalement le fait des riches, Max Fisher et Emma Bubola notent dans leur article publié dans le New York Times que « dans une épidémie, la pauvreté et les inégalités peuvent exacerber les taux de transmission et de mortalité à tous les échelons de la société ». Par conséquent, en l’absence de vaccin (et la production d’un vaccin viable ne devrait être prête que  dans 12 à 18 mois), tant que les pauvres continuent de tomber malades, les riches et les puissants le seront aussi. La manière dont ceux qui sont au sommet de la chaîne alimentaire mondiale, qu’ils soient citoyens des pays du Nord ou élites des pays du Sud, agiront pour réduire cette vulnérabilité, dépendra de la mesure dans laquelle ils sont disposés à partager leurs richesses avec leurs maladies.

D’un autre côté, s’il est vrai que la mondialisation économique a connu un recul dernièrement, une retraite significative selon les prophéties de Grey semble peu probable. Déjà, il est question de rouvrir les économies et de reprendre une vie normale. Pourtant, sans la mondialisation et la « production mondiale et les longues chaînes d’approvisionnement » qui l’accompagnent, le coût de la nouvelle normalité serait élevé. On peut se demander si des pays comme les États-Unis et l’Allemagne pourraient se permettre de produire des marchandises et des médicaments au prix auquel ils les importent depuis des pays comme la Chine et l’Inde. Ou si leurs citoyens seraient disposés à renoncer à l’accès à des iPhones bon marché pour protéger les un pour cent.

Réformer les systèmes mondiaux

L’autre option ouverte aux riches et aux puissants pour réduire leur vulnérabilité est de réformer les systèmes mondiaux plutôt que de s’en retirer. Cela nécessitera la reconnaissance que leurs modes de vie privilégiés sont garantis, comme le note Umair Haque, consultant et auteur basé à Londres, par « des siècles (…) de colonialisme, de capitalisme, de suprématie, de patriarcat ». Cela a créé un monde où l’Europe, qui ne produit pas de café, peut tirer 5 fois plus des exportations de café que l’Afrique subsaharienne qui le produit. C’est sur de telles distorsions et inégalités que repose la vulnérabilité mondiale aux maladies comme le covid-19.

Il sera impossible de changer les choses sans casser le moule. Et pour construire un monde qui fonctionne pour tous, il faudra faire plus que rafistoler les contours du monde actuel. Comme le dit Haque, « sans construire des systèmes mondiaux, peu de choses changeront ».

À la fin du 19e siècle, le fléau du gaz d’égout n’a pas été résolu en réduisant le nombre de toilettes à chasse d’eau dans les maisons individuelles et en se retirant dans un monde caractérisé par des puisards et des toilettes extérieures. Le changement est venu des améliorations apportées au système de plomberie et aux infrastructures invisibles qui ont permis au réseau d’égouts de satisfaire tout le monde. Non seulement Londres a bénéficié d’un nouveau système d’égout, mais aussi, dans les années 1870 et 1880, de centaines de brevets dédiés à la conception de siphons d’égout ainsi que des toilettes et des systèmes de chasse-d’eau.

De même, la pandémie de coronavirus peut donner de l’élan à un flot d’idées sur ce qu’il est possible de faire pour construire un meilleur ordre mondial, plutôt que de s’en retirer. Cela ne sera ni facile, ni bon marché. Mais il est possible d’y parvenir si l’Occident est prêt à investir les ressources qu’il a dérobées au reste du monde. Et s’il est prêt à arrêter de mépriser ces pays.

 

NB: Cet article a été publié pour la première fois en Anglais le 21.05.2020, certains détails peuvent avoir changé.

Patrick Gathara
Patrick Gathara
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