Quand « snaper » devient un crime

Quand « snaper » devient un crime

Les faits

Djibril Diop alias « Tyco tattoo » tatoueur-pierceur de son état s’est retrouvé devant la justice sénégalaise. Il a été arrêté et déféré sur demande du Ministère public pour des images prises avec son téléphone et partagées sur le réseau social Snapchat. Il a été condamné à un an de prison avec sursis, dont un mois ferme.

Ces derniers temps, il s’était retrouvé au-devant de la scène. De par son activité peu ordinaire, il est vite devenu une curiosité pour bon nombre de personnes allant même jusqu’à devenir une star des plateaux télévisés et la nouvelle coqueluche des sites people. Mais ce qui a retenu notre attention, ce sont ces propos lors d’une interview disponible sur YouTube :

« souma jobé beneu ligueye mouna ko woné pas sur Facebook pas sur internet, mais sur mon snap parce que snap dafa privé »[1]

Ce jeune, sur cette vidéo, parait très confiant par rapport aux éventuelles poursuites qui peuvent découler de ces vidéos. Pour lui, Snapchat est privé et s’il a l’aval de la personne qu’il tatoue ou à qui il fait un piercing il n’y a aucun souci. Dans son entendement, Snapchat est un compte privé auquel on accède par un canal sécurisé, privé et restreint.

Il est également important de rappeler qu’Internet est un réseau de communication à travers lequel on accède au web. Souvent, beaucoup de personnes pensent qu’Internet, ce sont les réseaux sociaux. Internet est le réseau de communication qui permet de naviguer sur les différents espaces du web et ses prolongements. Les réseaux sociaux font partie de ces espaces.

Snapchat est-il si privé que ça ?

Snapchat est un réseau social très tendance disponible que sous la forme d’une application mobile. Il connaît un franc succès auprès des jeunes surtout ceux appartenant à la génération Z à savoir ceux qui sont nés après 1995. Il compte dans le monde 158 millions d’utilisateurs actifs chaque jour. En somme, c’est un réseau social où les utilisateurs partagent ce que l’on appelle des « snaps » qui peuvent être des photos, des vidéos et du texte. La particularité est que les messages s’autodétruisent après un temps prédéfini par l’utilisateur (1 à 10 secondes). D’ailleurs, c’est cet aspect éphémère qui fait aujourd’hui son succès auprès de beaucoup de jeunes.

Pour suivre une personne sur Snapchat, il faut rechercher son pseudo qui peut être un vrai nom ou un nom d’emprunt commençant par un arobase @. Egalement, il est possible d’ajouter une personne dans le menu ajout rapide. Il s’agit d’une suggestion que Snapchat vous envoie pour suivre un compte lorsque vous avez ensemble des amis en commun ou un autre lien avec l’utilisateur.

Seulement, il y a également l’autre fonctionnalité de Snapchat qui se nomme « stories ». Les stories permettent d’envoyer une succession de snaps dans « sa story ». Ces snaps sont visibles par toutes les personnes qui vous suivent et restent disponibles pendant 24heures. De ce fait, les contacts qui vous suivent peuvent visionner votre story une multitude de fois. Par contre, il est possible de définir la confidentialité de sa story dans les paramètres :

« Tout le monde » : lorsque la confidentialité est définie sur tout le monde, toutes les personnes qui vous suivent ou pas peuvent voir votre story. De ce fait, votre story reste ouverte à un plus large public.

« Mes amis » : lorsque la confidentialité est définie sur  mes amis, il n’y a que les personnes qui vous suivent ou que vous avez ajoutées qui peuvent la voir.

« Personnalisé » : lorsqu’elle est définie sur personnalisé, vous avez le choix de sélectionner les personnes à qui vous autorisez l’accès à votre story.

On voit nettement alors que Snapchat n’est pas si privé que cela en a l’air. Les seules choses privées sur Snapchat sont les messages (chats) que nous envoyons à nos amis, malgré le fait qu’il y a la possibilité d’en faire des captures d’écran et les mémories qui sont une sorte de galerie propre à l’utilisateur uniquement et où il peut sauvegarder ses snaps.

Pour le reste, c’est à l’utilisateur de revoir ses paramètres de confidentialité afin de maitriser le contenu qu’il y partage.

Les charges retenues contre lui

Sur la vidéo disponible sur ce lien, son avocat Me Padounou s’exprime sur les faits qui lui sont reprochés http://buzzclic.net/2017/01/24/video-tyco-tatoueur-filles-envoye-a-rebeuss-avocat-donne-raisons/

La peine

Dans le nouveau Code pénal sénégalais à la Section V relative aux attentats à la pudeur en son Article 318, on peut lire ceci :

« Toute personne qui aura commis un outrage public à la pudeur sera punie d’un emprisonnement de trois mois à deux ans et d’une amende de 20.000 à 200.000 francs. « 

Le débat

Sur les réseaux sociaux sénégalais, le débat bat son plein. Pour certains, la peine est trop lourde, mais pour d’autres, elle est légère.

Les arguments de ceux qui pensent que la peine est trop lourde :

Tyco a partagé des images à caractère sexuel sur un compte privé. Ces images n’auraient jamais dû être diffusées sans l’aval de ce dernier.

Les arguments de ceux qui pensent que la peine est trop légère :

Tyco pervertit notre jeunesse avec des images déviantes qui ne sont pas de notre culture et n’appartiennent pas à notre société. Ces images sont choquantes et inappropriées, elles sont contraires aux bonnes mœurs.

Les publications de Tyco qualifiées de déviantes : qu’en est-il réellement de la norme et de la déviance ?

La déviance est tout ce qui est contraire à la norme. Elle suppose trois éléments : une norme, une transgression de cette norme et une réaction sociale à cette transgression. Dans cette affaire :

  • La norme : ne pas exposer d’image à caractère sexuel
  • La transgression : les snaps de Tyco
  • La réaction sociale : la saisine du Procureur de la République.

Dans l’ouvrage Outsiders, étude de la sociologie de la déviance4 de BECKER, nous tirons la leçon suivante : « le caractère déviant ou non d’un acte dépend de la manière dont les autres réagissent dans la mesure où celui qui est réputé avoir commis un acte “déviant” déterminé peut être traité avec plus d’indulgence à un moment donné qu’il ne l’aurait été à un autre ». L’existence de « campagnes » contre divers types de déviances (l’alcoolisme, la drogue, les valeurs, etc.) illustre clairement ce point. A ce niveau, nous pouvons estimer que les scandales récents à caractère sexuel sur les réseaux sociaux ont desservi Tyco. Car l’auteur souligne « qu’il y a des normes que l’on fait appliquer qu’en fonction des conséquences »5.

À ce propos, on peut se poser la question à savoir : quelle est la définition que l’auteur nous donne de la norme ? Selon BECKER, les normes sociales sont créées par des groupes sociaux spécifiques. Les sociétés modernes ne sont pas des organisations simples où définir des normes à leur mode d’application dans des situations spécifiques ferait l’objet d’un accord unanime. Elles sont au contraire hautement différenciées selon les critères de la classe sociale, du groupe ethnique, de la profession et de la culture. Il n’est pas nécessaire que tous ces groupes partagent les mêmes normes. En fait, c’est rarement le cas.

Tout conduit à développer des systèmes de normes différents. Ce qui le conduit à la déduction qu’un individu peut estimer qu’il est jugé selon des normes qu’il n’a pas contribué à élaborer et qu’il n’accepte pas, mais qui lui sont imposées de force par des « étrangers ». En résumé, « la déviance est une propriété non du comportement lui-même, mais de l’interaction entre la personne qui commet l’acte et celle qui réagit à cet acte »

Un autre auteur FISCHER définit la norme comme : « un type de pression cognitive et psychosociale se référant à des valeurs dominantes et à des opinions partagées dans une société. Elle s’exprime sous la forme de règles de conduite plus ou moins explicites en vue d’obtenir des comportements appropriés socialement ». Nous devons donc reconnaître que la déviance est créée par les réactions des gens à des types particuliers de comportements et par la désignation de ces comportements comme déviants. Mais, nous devons aussi garder à l’esprit que les normes créées et conservées par cette désignation, loin d’être unanimement acceptées, font l’objet de désaccords et de conflits parce ce qu’elles relèvent de processus de type politique à l’intérieur de la société.

La déviance et la norme à l’épreuve des réseaux sociaux 

Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, les utilisateurs pensent être régis par les mêmes normes alors qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs. Ce qui passe aisément (un tatouage, un piercing ou autre) sur un compte d’un ressortissant américain peut être qualifié d’attentat à la pudeur au Sénégal. Dans cette affaire, il ne faut pas perdre à l’esprit qu’une norme est spécifique à un groupe et n’est pas valable pour tous. La norme est un impératif auquel tout membre du groupe doit se soumettre, car sa non-observance peut entraîner des sanctions diffuses ou clairement énoncées.

Nous devons donc reconnaître que la déviance est créée par les réactions des gens à des types particuliers de comportements et par la désignation de ces comportements comme déviants. Mais, nous devons bien garder à l’esprit que les normes créées et conservées par cette désignation, loin d’être unanimement acceptées, font l’objet de désaccords et de conflits parce ce qu’elles relèvent de processus de type politique à l’intérieur de la société.

Au-delà même de cette condamnation du tatoueur, les comportements sur les réseaux sociaux s’écartent de plus en plus des normes sociales en vigueur selon l’opinion. Ces comportements sont souvent qualifiés de menaces sur l’intégrité de la société. C’est la raison pour laquelle ils font l’objet d’une réprobation sociale.

La raison pour laquelle cette réprobation n’est pas partagée par tous est que la notion de déviance diffère selon les sociétés ou les époques ; il a un caractère évolutif. Le tatouage pouvait être considéré comme une déviance à une époque et devenir normal maintenant et inversement.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que la conscience collective qui est l’ensemble des croyances et des sentiments partagés au sein d’une société par la majorité de ses membres pour la mise en œuvre d’un consensus à l’origine des normes sociales est mitigée. Émile Durkheim distingue trois grandes formes de déviance :

  1. La délinquance
  2. La marginalité
  3. La variance

Laquelle de ces trois formes peut être appliquée à Tyco ?

Aujourd’hui, à travers cette affaire, il est indéniable que le droit a été utilisé pour garantir la morale. Il nous semble que le juge a plus été le gardien des bonnes mœurs que la bouche de la loi. Mais, il est tout aussi important que la jeunesse sénégalaise adopte la #NetAttitude. Cela consiste à une meilleure connaissance des règles des réseaux sociaux pour une utilisation saine et dans le respect des lois de notre pays.

[1] (Quand je fini une oeuvre je peux la partager mais pas sur facebook, ni sur internet mais sur mon snap parce que SnapChat c’est privé.)

 

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